Le projet de loi du gouvernement François Legault ne cesse de faire couler de l’encre. Les médecins n’ont pas tardé à réagir : les appels à l’exil vers l’Ontario et le Nouveau-Brunswick se sont multipliés. Ce fut suffisant pour effrayer une population vieillissante qui a de plus en plus besoin de consulter. Les médecins ont gagné la bataille de l’opinion publique, mais à quel prix?
Ce n’est un secret pour personne qu’au Québec, les médecins trônent au sommet de la pyramide sociale. Si l’on exclut quelques entrepreneurs ayant connu un grand succès, ce sont les professions libérales — en premier lieu les médecins — qui influencent notre système politique depuis au moins la révolte des Patriotes de 1837-38.
Ce n’est pas un hasard si le Barreau a apporté son soutien aux médecins, au nom des « droits et libertés ». Pourtant, on nous avait servi la même « médecine » au début des années 70, lorsque le gouvernement de Robert Bourassa est entré en confrontation avec les médecins pour imposer le régime d’assurance maladie.
En guise de compensation, les médecins ont obtenu le droit d’être rémunérés non pas à l’heure, comme des salariés, mais à l’acte. Chaque petit geste, même les plus triviaux — comme enfiler des gants — est facturé à la RAMQ. Les médias ont fait leurs choux gras des « primes jaquettes » ou encore du fait que certains médecins reçoivent une prime lorsqu’ils… arrivent à l’heure.
Pourtant, si l’on travaille comme salarié dans un restaurant, mettre des gants est obligatoire pour des raisons d’hygiène et de sécurité. Ne pas le faire peut valoir un avertissement. Et arriver à l’heure? Non seulement c’est obligatoire, au risque de perdre son emploi, mais les employeurs s’attendent souvent à ce que vous arriviez même d’avance. Pourquoi, pour les médecins, des obligations banales pour le commun des mortels — employés de restaurants, de commerces ou d’usines — deviennent-elles des actes assortis d’une prime? La question se pose.
Le chantage a si bien fonctionné que 70 % de la population serait désormais du côté des médecins. Non pas par amour pour la profession, mais par peur : perdre son médecin de famille, parfois trouvé après des années d’attente, est une hantise pour les personnes vivant avec des maladies chroniques.
L’Ontario a déroulé le tapis rouge pour les médecins : un kiosque se tenait à l’extérieur du Centre Bell pour les recruter. Cela en dit long sur la nature même du régime fédéral, où une province en crise économique ou politique devient une opportunité pour les autres. François Legault a involontairement mis en lumière l’un des problèmes fondamentaux du Canada comme pays.
Les médecins ne sont pas tenus au Québec d’effectuer un nombre minimal d’heures : ils peuvent même choisir leurs patients. Par exemple, un psychiatre pourrait très bien refuser de prendre un jeune homme autiste. Ou un cardiologue pourrait décliner la prise en charge d’une personne très affaiblie avec un diagnostic complexe.
Un privilège inédit dans le monde professionnel québécois. Dans n’importe quel autre métier, un tel comportement serait associé à une forme de discrimination potentiellement sanctionnable. Non, les médecins ne sont pas misérables au Québec.
S’ils avaient réellement à cœur l’intérêt des patients, ils n’auraient pas menacé de quitter ainsi pour d’autres provinces, créant un sentiment de paranoïa chez des gens qui ont déjà toutes les difficultés du monde à se faire soigner. On pourrait presque appeler cela de l’extorsion. Et cela mérite d’être dénoncé.



