On en parle partout. Les gouvernements, les médias, les industriels: les minéraux critiques seraient la clé de l’avenir. Batteries, véhicules électriques, transition énergétique, souveraineté industrielle — tout semble désormais reposer sur ces ressources que l’on imagine enfouies dans le sol, prêtes à être extraites pour bâtir le monde de demain.
Mais cette vision est incomplète. Pire: elle est trompeuse.
Car les minéraux critiques ne sont pas d’abord une affaire de mines. Ils sont une affaire de chimie. Et derrière cette chimie, une réalité s’impose — silencieuse, incontournable, mais largement absente du débat public: les hydrocarbures.
La grande illusion minière
Dans l’imaginaire collectif, un minéral critique est simple: on creuse, on extrait, on transforme, on utilise. La réalité industrielle est tout autre.
Entre la roche brute et le métal utilisable, il existe une chaîne invisible faite de procédés complexes: lixiviation, raffinage, séparation, purification. À chaque étape, des intrants essentiels interviennent: acide sulfurique, solvants, chaleur industrielle, hydrogène, gaz industriels.
Sans ces éléments, le minerai n’est rien. Une masse inerte, inutilisable.
Autrement dit, une mine sans chimie n’a aucune valeur stratégique. Elle n’est qu’une carrière.
Une chaîne fondamentalement énergétique
Ce que l’on oublie de dire, c’est que cette chimie ne sort pas de nulle part.
Le soufre, utilisé pour produire l’acide sulfurique indispensable au traitement du cuivre, du nickel ou du cobalt, provient en grande partie du raffinage du pétrole et du traitement du gaz naturel. L’hydrogène industriel, omniprésent dans de nombreux procédés, est encore aujourd’hui majoritairement produit à partir du gaz naturel. La chaleur nécessaire à certaines transformations provient, elle aussi, de sources énergétiques denses.
Ainsi, derrière chaque “minéral critique”, il y a une réalité plus fondamentale: une chaîne énergétique et pétrochimique.
Ce renversement est essentiel à comprendre. Contrairement à ce que suggère le discours dominant, les technologies dites “vertes” ne remplacent pas les hydrocarbures. Elles en dépendent.
Une dépendance géopolitique sous-estimée
Les événements récents ont commencé à lever le voile sur cette réalité — et ce, de manière brutale.
Les tensions au Moyen-Orient, en particulier autour du Golfe et du détroit d’Ormuz, ont perturbé les flux de soufre issus de l’industrie pétrolière et gazière. Or, ce soufre est un intrant essentiel pour produire l’acide sulfurique, lui-même indispensable au traitement de nombreux minerais comme le cuivre et le nickel.
Le lien peut sembler indirect, mais il est en réalité mécanique: sans soufre, pas d’acide sulfurique; sans acide sulfurique, pas de raffinage à grande échelle.
Et les effets se font déjà sentir.
En Chine, premier transformateur mondial de minéraux critiques, les autorités ont commencé à prendre des mesures pour protéger leur approvisionnement intérieur. Certaines exportations d’acide sulfurique sont restreintes, voire suspendues dans certains cas, afin de prioriser les besoins domestiques. Autrement dit, Pékin verrouille sa chaîne en amont — un réflexe classique en période de tension.
Du côté de l’Indonésie, devenue un acteur central dans le nickel grâce à ses installations de transformation intensives, la dépendance est encore plus criante. Le pays importe une part significative de son soufre du Moyen-Orient. Toute perturbation dans cette chaîne d’approvisionnement se répercute directement sur sa capacité à traiter le minerai localement. Ce n’est donc pas seulement une question de production, mais de transformation — et donc de valeur ajoutée.
Même logique pour d’autres économies industrielles asiatiques, qui reposent sur un approvisionnement stable en intrants chimiques pour alimenter leurs chaînes métallurgiques.
La chaîne est longue, mais elle est continue.
C’est ici que l’enjeu prend une dimension stratégique. La dépendance occidentale ne se limite pas aux mines étrangères ou aux usines asiatiques. Elle concerne aussi des intrants chimiques et énergétiques dont la production est concentrée dans des zones géopolitiquement sensibles — en premier lieu le Moyen-Orient.
Contrôler les minéraux critiques, ce n’est donc pas seulement contrôler les gisements. C’est contrôler l’ensemble de la chaîne — de l’énergie à la chimie, de la transformation à la fabrication.
Et aujourd’hui, cette chaîne montre clairement ses fragilités.
Le paradoxe québécois
Le Québec dispose d’atouts considérables: ressources minérales, expertise industrielle, électricité relativement abondante. Il aspire à jouer un rôle de premier plan dans la filière des minéraux critiques.
Mais il se heurte à une contradiction majeure.
En interdisant l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures sur son territoire, le Québec se prive d’un levier essentiel de cette chaîne industrielle. Car sans accès direct à certaines sources d’énergie et à leurs sous-produits, il devient plus difficile de développer une filière intégrée, capable de transformer localement les ressources extraites.
Le Québec peut bien sûr s’appuyer sur des approvisionnements externes. Mais cela revient à déplacer la dépendance plutôt qu’à la réduire.
Comprendre ce que sont vraiment les minéraux critiques
Le débat actuel repose sur une simplification excessive.
On parle de mines, là où il faudrait parler de systèmes industriels complets. On évoque des ressources, là où il faudrait considérer des chaînes de transformation. On promet une transition, sans toujours reconnaître les dépendances qu’elle implique.
Il ne s’agit pas ici de défendre une industrie contre une autre. Il s’agit de rappeler une évidence physique: les matières ne se transforment pas sans énergie, ni sans chimie.
Et tant que cette réalité restera dans l’ombre, le débat public demeurera incomplet.
Une souveraineté à reconstruire
La véritable question n’est donc pas de savoir si l’on doit exploiter des minéraux critiques.
Elle est de savoir si l’on comprend ce que cela implique réellement.
Car une stratégie minérale sans stratégie énergétique et chimique est une stratégie inachevée. Et une souveraineté industrielle qui ignore ses propres dépendances est une souveraineté fragile.
Dans le monde qui se dessine, les ressources ne suffisent plus. Ce sont les chaînes qui comptent.
Et ces chaînes, qu’on le veuille ou non, passent encore — et passeront encore longtemps — par les hydrocarbures.



