Derrière les chiffres officiels du plan d’immigration fédéral se cache une réalité plus complexe : les nouvelles cibles annoncées par Ottawa pourraient, en pratique, être sensiblement plus élevées qu’elles ne le paraissent. Comme l’explique Naimul Karim dans son article du Financial Post, deux programmes ponctuels viendront gonfler le nombre réel de résidents permanents admis au Canada au cours des trois prochaines années.
Le budget fédéral de 2025 prévoit l’accueil de 380 000 nouveaux résidents permanents par année de 2026 à 2028, un objectif similaire à celui présenté l’an dernier (395 000 en 2025, 380 000 en 2026 et 365 000 en 2027). Cependant, en parallèle, Ottawa s’engage à accorder la résidence permanente à 33 000 travailleurs étrangers temporaires ainsi qu’à 115 000 personnes protégées déjà présentes au pays.
Rémi Larivière, porte-parole d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), a confirmé que ces deux programmes s’ajouteront en plus des niveaux déjà fixés. « Ces travailleurs ont établi de solides racines dans leurs communautés, notamment dans les régions rurales, et contribuent à des secteurs clés de l’économie », a-t-il précisé. Quant aux personnes protégées, leur admission vise à reconnaître officiellement leur statut et à assurer leur sécurité à long terme.
Autrement dit, si l’on inclut ces deux groupes au calcul global, les cibles canadiennes augmenteraient d’environ 148 000 admissions supplémentaires sur trois ans. Cette approche a surpris plusieurs observateurs, qui estiment qu’elle rend les objectifs réels plus difficiles à évaluer.
« Je ne comprends pas pourquoi ces chiffres n’apparaissent pas dans le plan, si le but est de refléter la réalité », a déclaré l’avocat en immigration Steven Meurrens, du cabinet Larlee Rosenberg. L’économiste Rebekah Young, de la Banque Scotia, abonde dans le même sens : « La transparence est essentielle, car les municipalités et les provinces doivent pouvoir planifier en conséquence. »
Historiquement, le Canada a maintenu ses cibles entre 250 000 et 350 000 nouveaux arrivants par an jusqu’en 2022. Après la pandémie, une grave pénurie de main-d’œuvre a toutefois poussé Ottawa à relever la barre à près d’un demi-million de résidents permanents par an à partir de 2023. Mais la crise du logement et la baisse du nombre d’emplois disponibles ont forcé le gouvernement à ralentir la cadence dès 2024.
Le plan actuel vise donc un rééquilibrage : moins d’étudiants étrangers et davantage de travailleurs temporaires, afin de réduire la proportion de résidents temporaires dans la population canadienne — de 7,5 % à 5 % d’ici 2028. Le gouvernement prévoit l’arrivée de 155 000 étudiants en 2026, puis 150 000 en 2027 et 2028, alors que le reste des nouveaux venus temporaires sera composé principalement de travailleurs.
Selon Cynthia Leach, économiste à la Banque Royale du Canada, cette décision de miser davantage sur les travailleurs peut avantager l’économie à court terme, mais risque de « compromettre le futur vivier de talents » formés au Canada.
Pour sa part, Rebekah Young souligne que la conjoncture actuelle — une économie affaiblie et un marché du travail ralenti — offre au gouvernement une fenêtre d’opportunité pour réduire les entrées temporaires. Cependant, la chercheuse avertit que le défi de la transparence demeure crucial : il faudra expliquer clairement aux Canadiens que les chiffres officiels ne reflètent peut-être pas toute l’ampleur du phénomène migratoire en cours.



