À la toute fin du XIXᵉ siècle, alors que le Québec demeure encore largement rural, une rumeur de modernité traverse la vallée du Saint-Maurice : celle des turbines et des alternateurs. Ce grondement, né au cœur des forêts mauriciennes, marque l’entrée du Québec dans l’ère industrielle. Bien avant qu’Hydro-Québec n’existe, bien avant même que l’électricité ne soit érigée en symbole de souveraineté nationale, Shawinigan fut le berceau d’un savoir-faire unique, à la croisée du capital privé, de la technique étrangère et de l’ingéniosité locale.
Cette aventure débute en 1898, avec la création de la Shawinigan Water and Power Company (SW&P). En exploitant la puissance brute du Saint-Maurice, cette société allait transformer une chute naturelle en moteur de développement économique et technologique. Dans un monde encore dominé par la vapeur et le charbon, la Mauricie devenait le laboratoire d’une modernité électrique à visage québécois.
Une ville née de l’énergie : Shawinigan Falls, laboratoire de la modernité
Si Shawinigan fut choisie, ce n’est pas un hasard : la chute de 46 mètres du Saint-Maurice offrait un potentiel hydraulique exceptionnel. Des ingénieurs et géologues, fascinés par ce site, y virent la possibilité de reproduire ce qui s’expérimentait alors à Niagara Falls. À une époque où l’électricité demeurait rare et chère, l’idée d’en produire à grande échelle pour l’industrie représentait un pari colossal.
La SW&P, soutenue par des capitaux canadiens et américains, entreprend dès 1899 la construction d’un premier barrage et d’une centrale hydroélectrique. En 1901, les premières lignes à haute tension alimentent les industries naissantes de la région. En quelques années, Shawinigan passe du statut de hameau forestier à celui de ville-usine planifiée, structurée autour de la production et de la distribution d’électricité.
L’urbanisme y est fonctionnel, la population ouvrière croît rapidement, et la ville devient un symbole du progrès technologique au Québec.
La révolution électrique et la naissance d’un génie québécois
La SW&P n’alimente pas seulement sa propre ville : elle devient l’une des premières entreprises au monde à transporter du courant sur de longues distances. Dès 1903, l’électricité de Shawinigan atteint Trois-Rivières, puis Montréal, marquant une prouesse technique majeure. Les lignes haute tension traversent des forêts et des rivières, inaugurant le modèle de réseau qui définira plus tard Hydro-Québec.
C’est dans ce contexte que s’affirme une génération d’ouvriers, de techniciens et d’ingénieurs francophones. Longtemps tenus à l’écart des postes de direction, ils acquièrent une maîtrise empirique des procédés industriels. L’École Polytechnique de Montréal et les écoles techniques régionales commencent à structurer cette expertise : le génie électrique devient une discipline à part entière.
Ainsi se forme un véritable capital humain québécois, fruit d’un siècle d’apprentissage sur le terrain, qui servira plus tard de socle à la planification publique.
L’énergie comme moteur industriel : la “Ruhr du Québec”
Autour des chutes du Saint-Maurice, l’électricité bon marché agit comme un aimant. En l’espace de quelques années, des industries lourdes s’installent en série : pâte et papier, électrochimie, aluminium, caoutchouc, textiles techniques. La région devient un pôle d’attraction pour les investissements étrangers et un tremplin pour l’ingénierie locale.
L’entreprise Laurentide Paper, à Grand-Mère, figure parmi les pionnières : elle sera la première au monde à produire du papier journal entièrement propulsé par l’hydroélectricité.
La Belgo Canadian Pulp, à Shawinigan, et plus tard Alcan, y établissent à leur tour des complexes industriels d’envergure, profitant de la constance et du faible coût du courant.
Cette synergie donna à la région une allure de “Ruhr québécoise”, où chaque mégawatt produit alimentait directement une chaîne de transformation.
Pour la première fois, le Québec passait d’une économie de ressources à une économie d’énergie — et, par ricochet, à une économie de transformation.
C’est là que naquit un modèle nouveau : l’idée qu’un territoire pouvait tirer sa prospérité non plus seulement de ce qu’il extrait, mais de ce qu’il convertit, transforme et exporte grâce à la maîtrise de l’énergie.
De la domination privée à la volonté publique
Mais ce modèle n’est pas sans paradoxe. Comme ailleurs au Québec, la production électrique reste entre les mains d’intérêts étrangers. Les profits repartent vers Toronto ou New York, tandis que les Québécois, eux, paient souvent des tarifs plus élevés que leurs voisins.
Dans les années 1930, la crise économique exacerbe ce déséquilibre. Des voix s’élèvent, dont celle du député Philippe Hamel, qui réclame la nationalisation du secteur. Son idée : reprendre le contrôle d’une ressource vitale pour en faire un levier collectif.
Cette revendication finit par trouver écho sous le gouvernement libéral d’Adélard Godbout, qui, en 1944, crée Hydro-Québec en nationalisant la Montreal Light, Heat and Power. C’est la première nationalisation partielle, limitée à la grande région de Montréal.
Son but est modeste mais clair : offrir un service public, équitable et moderne, et démontrer que l’État peut gérer l’énergie dans l’intérêt de tous.
L’après-1944 : la lente construction d’un modèle national
Après la création d’Hydro-Québec, les compagnies privées continuent de dominer la production dans les régions, notamment la Shawinigan Water and Power, la Gatineau Power et la Québec Power.
Durant les années 1950, Hydro-Québec s’attelle à une tâche titanesque : l’électrification rurale. Des milliers de foyers, jusque-là privés de courant, sont raccordés. C’est une transformation sociale majeure : la lumière entre dans les campagnes, les fermes se mécanisent, et la notion même de progrès prend racine dans la vie quotidienne.
Cette décennie de consolidation prépare la grande étape suivante : l’unification du réseau.
En 1962, le gouvernement Jean Lesage, avec René Lévesque comme ministre des Richesses naturelles, lance la seconde vague de nationalisation.
Le mot d’ordre est devenu légendaire : « Maîtres chez nous. »
Cette fois, l’État rachète toutes les compagnies privées d’électricité, y compris la Shawinigan Water and Power.
L’unification de 1963 marque la véritable naissance d’Hydro-Québec moderne, pilier d’un Québec industriel et autonome.
Héritage et mémoire : Shawinigan, berceau du génie électrique
Aujourd’hui, la mémoire de cette épopée industrielle perdure dans la Cité de l’énergie, les anciennes centrales restaurées et les archives locales. On y redécouvre le rôle des pionniers : ingénieurs, ouvriers, entrepreneurs, qui, bien avant l’État, avaient inventé le modèle énergétique du Québec.
Leur héritage ne se limite pas à des infrastructures : il se traduit dans une culture technique qui valorise la compétence, la rigueur et l’innovation.
Chaque barrage érigé depuis Manic-5, chaque centrale planifiée dans le Nord, prolonge l’esprit de Shawinigan : celui d’une maîtrise collective du territoire par l’intelligence et le travail.
Du Saint-Maurice à la transition énergétique : continuité d’un héritage
Un siècle après la SW&P, le Québec se trouve de nouveau à la croisée des chemins.
Les défis énergétiques du XXIᵉ siècle — électrification à outrance, projets industriels énergivores, transition verte, exportation d’électricité — résonnent étrangement avec ceux d’hier.
Comme en 1901, le Québec doit choisir entre audace et dépendance, entre maîtrise technique et suivisme idéologique.
Les pionniers de Shawinigan n’avaient ni plan climatique ni slogan : ils avaient une rivière, du génie et la volonté d’en faire un moteur de prospérité.
Leur œuvre rappelle que la modernité énergétique ne se décrète pas : elle se construit.
Et c’est peut-être là, dans cette mémoire du Saint-Maurice, que se trouve encore aujourd’hui la clef du Québec énergétique de demain.



