Dans un article publié le 14 juillet 2025 sur le site The Logic, le journaliste Martin Patriquin dresse un portrait aussi lucide qu’enthousiaste du secteur technologique québécois à l’ère de l’intelligence artificielle. Selon les données de Québec Tech, la province a surpassé non seulement le reste du Canada, mais également plusieurs pays européens de taille comparable (Belgique, Autriche, Irlande) en matière de croissance technologique et de levées de fonds. Et cela malgré un ralentissement général du capital de risque depuis le pic de 2021.
L’optimisme ambiant, que Patriquin a constaté lors du Startupfest de Montréal, tranche avec l’inquiétude que l’IA suscite ailleurs dans le monde. Là où plusieurs redoutent des pertes d’emplois massives, des bulles spéculatives ou le vol de propriété intellectuelle, le Québec semble accueillir cette révolution avec une forme de sérénité opportuniste. Le modèle préconisé par Richard Chénier, directeur de Québec Tech, repose sur une stratégie de dissémination rapide d’investissements modestes – ce qu’il appelle « move fast, spray and pray » – dans des projets propulsés par l’expertise locale en IA, plutôt que par la recherche systématique de problèmes à résoudre.
Ce qui distingue le Québec dans cette course technologique, rappelle Patriquin, c’est son enracinement historique dans le développement de l’IA. Dès les années 1990, Yoshua Bengio, figure tutélaire du deep learning, posait les jalons de ce qui allait devenir un des pôles mondiaux de la recherche en intelligence artificielle. Montréal abrite aujourd’hui la plus forte concentration de chercheurs en deep learning de la planète, ainsi que le supercluster canadien de l’IA.
Mais derrière cette performance impressionnante se cache une tension de plus en plus palpable : celle entre l’expansion rapide du secteur technologique – et énergivore – et les limites criantes de notre réseau énergétique.
Une puissance numérique bâtie sur un déficit énergétique
Le paradoxe est frappant. Tandis que le Québec se positionne en acteur mondial de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, du métavers ou encore des télécommunications, il souffre d’une incapacité croissante à soutenir cette croissance sur le plan énergétique. Les centres de données, les infrastructures de calcul intensif, les laboratoires de recherche et les services infonuagiques exigent une puissance stable, prévisible et bon marché. Or, depuis la fin des surplus d’Hydro-Québec, confirmée en 2022, la province peine à répondre à cette demande sans compromettre ses objectifs industriels, résidentiels et environnementaux.
L’ironie est d’autant plus vive que cette même IA, qui stimule aujourd’hui l’économie du savoir québécoise, est appelée à jouer un rôle central dans l’optimisation énergétique, la gestion des réseaux électriques intelligents, et l’extraction des minéraux critiques nécessaires à la transition verte. Le Québec aspire à devenir une plaque tournante des batteries, de l’électrification et du développement durable — mais sans source d’énergie suffisante pour alimenter cette ambition.
Ce goulet d’étranglement a des conséquences concrètes : projets suspendus, demandes d’abonnement refusées, entreprises obligées de revoir leurs plans d’expansion, ou pire, de traverser la frontière vers les États-Unis où l’énergie (bien que plus carbonée) demeure plus facilement accessible. Certains projets de centres de données IA se voient même imposer des plafonds de consommation ou des délais d’approbation indus.
L’IA, les minéraux critiques… et le vide stratégique
Au cœur de cette impasse se trouve un autre enjeu vital : celui des ressources stratégiques. Si le Québec veut conserver sa position de leader technologique, il devra non seulement garantir l’accès à l’énergie, mais aussi sécuriser l’approvisionnement en minéraux critiques — notamment le lithium, le nickel, le cobalt et le graphite — essentiels à la fabrication des batteries, des semi-conducteurs, et des supercalculateurs. Or, malgré l’abondance de ces ressources sur notre territoire, le développement minier fait encore face à des lenteurs réglementaires, des blocages politiques et une opposition environnementale mal arbitrée.
Dans ce contexte, l’essor de l’IA québécoise — salué par Patriquin — pourrait devenir un colosse aux pieds d’argile. Sans stratégie cohérente pour arrimer la croissance technologique à une vision énergétique et industrielle d’ensemble, le Québec risque de perdre l’avantage compétitif que lui confère aujourd’hui son expertise en intelligence artificielle.
Une souveraineté numérique, mais sans souveraineté énergétique?
Il y a là un enjeu géopolitique fondamental. Dans un monde marqué par la guerre des données, la rivalité sino-américaine, la militarisation des technologies émergentes et les tensions sur les chaînes d’approvisionnement, une province qui mise autant sur l’IA ne peut se permettre de dépendre d’infrastructures fragiles ou de minéraux raffinés à l’étranger.
Pour éviter cela, il faudra tôt ou tard que le Québec ait le courage d’ouvrir le débat sur l’avenir énergétique — au-delà du tout-électrique, au-delà de l’hydrocentrisme, et au-delà des slogans verts. S’il veut rester maître de son avenir numérique, il devra redevenir maître de son autonomie énergétique.
En somme, l’article de Martin Patriquin met en lumière l’incroyable dynamisme du Québec technologique, mais c’est en le confrontant à notre réalité matérielle — celle des kilowatts, des métaux rares et des chaînes d’approvisionnement — que l’on saisit l’ampleur du défi qui nous attend.



