L’essor de l’intelligence artificielle pourrait propulser l’hélium canadien

La course mondiale à l’intelligence artificielle ne fait pas qu’accroître la demande d’électricité et de centres de données. Elle exerce également une pression grandissante sur toute une chaîne de ressources industrielles indispensables à la fabrication des semi-conducteurs. Parmi celles-ci se trouve un gaz souvent associé, dans l’imaginaire populaire, aux ballons de fête, mais qui constitue en réalité une matière première stratégique : l’hélium.

Dans une entrevue accordée à BNN Bloomberg, l’économiste Mauri Hall, de TD Economics, estime que cette nouvelle conjoncture pourrait offrir au Canada — et plus particulièrement à l’Alberta et à la Saskatchewan — une occasion exceptionnelle d’accroître sa présence sur le marché mondial de l’hélium.

L’hélium est utilisé dans plusieurs étapes de la fabrication des semi-conducteurs. Sa grande stabilité chimique et sa capacité à demeurer liquide à des températures extrêmement basses permettent notamment de refroidir certains équipements, de contrôler la température des plaquettes de silicium et de créer des environnements neutres lors de procédés de haute précision. À l’heure actuelle, il n’existe pas de substitut offrant exactement les mêmes propriétés pour plusieurs de ces usages industriels.

Or, les semi-conducteurs sont au cœur de l’expansion de l’intelligence artificielle. Les immenses centres de données nécessaires à l’entraînement et au fonctionnement des modèles d’IA reposent sur des dizaines de milliers de processeurs spécialisés. Plus les entreprises technologiques investissent dans cette infrastructure, plus la demande se propage vers les fabricants de puces et, ultimement, vers leurs fournisseurs de matières premières.

Une production mondiale fortement concentrée

Cette dépendance devient particulièrement visible lorsque l’un des principaux producteurs mondiaux est paralysé. Selon l’analyse présentée par Mauri Hall, environ 30 % de la production mondiale d’hélium provenait du complexe industriel de Ras Laffan, au Qatar.

Les perturbations survenues dans cette région en 2026 ont entraîné l’interruption d’une partie importante de cette production. Les dommages causés aux installations qataries devraient réduire durablement les exportations, tandis que certaines réparations pourraient prendre plusieurs années. La fermeture des installations d’hélium de Ras Laffan a immédiatement soulevé des inquiétudes dans l’industrie des semi-conducteurs, notamment en Corée du Sud, fortement dépendante des approvisionnements qataris.

La situation rappelle à quel point le marché mondial de l’hélium demeure vulnérable. Contrairement au pétrole ou au gaz naturel, l’hélium ne dispose pas d’un marché aussi vaste et diversifié. Sa production est concentrée dans un nombre limité de pays, tandis que son transport nécessite des conteneurs hautement spécialisés.

Pour les industries qui ne peuvent pas s’en passer — semi-conducteurs, imagerie médicale, recherche scientifique, spatial et informatique quantique — une interruption de quelques grands fournisseurs peut donc rapidement provoquer des hausses de prix et des tensions d’approvisionnement.

Une occasion particulière pour les Prairies

Le Canada disposerait de la cinquième réserve potentielle d’hélium primaire en importance dans le monde, principalement en Saskatchewan et en Alberta. Selon TD Economics, les gisements canadiens présentent en outre une concentration moyenne d’environ 1 %, comparativement à une moyenne mondiale avoisinant 0,1 %. Une concentration plus élevée peut réduire considérablement le coût d’extraction et de purification du gaz.

Une autre particularité favorable tient à la composition des gisements. Dans plusieurs formations canadiennes, l’hélium est associé à l’azote plutôt qu’au méthane. Il peut ainsi être produit indépendamment de l’exploitation d’hydrocarbures, avec moins d’émissions associées et une exposition réduite aux fluctuations du prix du gaz naturel.

La Saskatchewan s’est déjà fixé comme objectif de fournir 10 % de l’hélium utilisable mondialement d’ici 2030. Pour Mauri Hall, les trois à cinq prochaines années pourraient donc constituer une période décisive pendant laquelle les producteurs canadiens auront la possibilité de prendre une part du marché laissée vacante par les difficultés du Qatar.

L’occasion ne se réalisera toutefois pas automatiquement. Posséder des réserves ne suffit pas. Il faut aussi financer les installations d’extraction, construire des unités de purification et de liquéfaction, obtenir les autorisations nécessaires et établir des chaînes de transport fiables jusqu’aux grands marchés asiatiques et américains.

Le Canada possède une longue expérience dans l’exploitation des ressources naturelles, mais il souffre également de délais réglementaires et administratifs qui peuvent ralentir la mise en valeur de nouveaux projets. Dans un marché aussi stratégique, les producteurs capables de remplacer rapidement les volumes manquants obtiendront les contrats à long terme. Ceux qui arriveront plusieurs années plus tard risquent de découvrir que les chaînes d’approvisionnement auront déjà été réorganisées.

L’électricité demeure le principal obstacle

L’hélium n’est cependant qu’un des nombreux goulets d’étranglement de la construction de centres de données. Selon Hall, l’obstacle le plus important demeure l’accès à l’électricité.

Les infrastructures d’intelligence artificielle consomment des quantités gigantesques d’énergie. Un seul complexe informatique de très grande taille peut nécessiter une puissance comparable à celle d’une ville. Or, dans plusieurs régions des États-Unis, les délais de raccordement au réseau électrique se mesurent désormais en années.

Les promoteurs se tournent donc vers des moyens de production autonomes, notamment des centrales au gaz naturel. Mais cette solution est elle-même limitée par la disponibilité des équipements : plusieurs modèles de turbines à gaz seraient déjà réservés jusqu’en 2028. TD Economics souligne également que les contraintes liées aux réseaux, aux équipements, à la main-d’œuvre, aux permis ainsi qu’aux matières premières devraient rendre le déploiement américain de l’IA plus lent et plus coûteux que ne le laissent croire les annonces d’investissement.

Ces pénuries ne devraient pas nécessairement entraîner l’abandon des grands projets. Les entreprises technologiques ont déjà engagé trop de capitaux dans cette course pour reculer facilement. Elles risquent plutôt de devoir payer davantage pour l’énergie, les transformateurs, les turbines, le cuivre, les puces et l’hélium.

Autrement dit, les contraintes matérielles pourraient moins ralentir la révolution de l’IA qu’en augmenter considérablement le coût.

Le potentiel canadien reste largement théorique

Le Canada cherche lui aussi à attirer une partie de ces investissements. Un document préparé pour le ministre fédéral de l’Intelligence artificielle faisait état d’environ 337 mégawatts de capacité active consacrée aux centres de données d’IA, ainsi que de plus de 20 gigawatts de projets à différents stades de planification ou de développement.

Ce chiffre de 20 gigawatts doit toutefois être interprété avec prudence. Le gouvernement fédéral a lui-même reconnu qu’il s’agissait d’un inventaire ponctuel de projets annoncés ou proposés, dont la majorité pourrait ne jamais être construite. Ces projets restent conditionnels à l’accès à l’électricité, au financement, aux autorisations et à l’acceptabilité locale. La stratégie fédérale évoque plutôt un besoin d’environ 5,5 gigawatts de puissance informatique liée à l’IA d’ici 2030.

L’Alberta paraît pour l’instant la province la mieux placée pour accueillir des installations gigantesques. Elle peut combiner la production de gaz naturel, la construction de centrales privées et un environnement politique généralement favorable aux grands projets industriels. BNN Bloomberg évoque notamment le chantier d’un centre de données de Meta d’une puissance projetée d’environ un gigawatt, soit une consommation comparable à celle d’une grande ville.

Le Canada pourrait ainsi profiter deux fois de l’essor de l’intelligence artificielle : d’abord en hébergeant une partie des centres de données, puis en fournissant une ressource essentielle aux fabricants de semi-conducteurs qui les alimentent.

Et le Québec?

Le Québec dispose d’un avantage évident grâce à son hydroélectricité relativement abordable et faiblement carbonée. Cela ne signifie toutefois pas qu’il possède aujourd’hui des surplus suffisants pour accepter sans restriction des centres de données consommant plusieurs centaines de mégawatts.

La croissance de la demande industrielle, l’électrification des transports et du chauffage ainsi que les nouveaux projets économiques exercent déjà une pression croissante sur le réseau d’Hydro-Québec. Chaque mégawatt accordé à un centre de données devient donc un mégawatt qui ne peut pas être utilisé immédiatement pour une usine, une mine, une aluminerie ou l’électrification d’un bâtiment.

Le Québec pourrait néanmoins participer à cette chaîne de valeur autrement qu’en accueillant les centres de données les plus énergivores. Son expertise en intelligence artificielle, en photonique, en informatique quantique et en recherche scientifique pourrait favoriser le développement d’activités de transformation, de récupération ou d’utilisation spécialisée de l’hélium.

Mais l’essentiel du potentiel d’extraction se trouve dans l’Ouest. L’occasion canadienne reposera donc sur une complémentarité entre les provinces : l’Alberta et la Saskatchewan pour la production d’hélium et d’énergie, le Québec et l’Ontario pour la recherche, les applications technologiques et certaines étapes de transformation.

Transformer les ressources en puissance industrielle

L’analyse de TD Economics illustre une réalité souvent oubliée dans les discussions sur l’intelligence artificielle. Derrière les algorithmes et les logiciels se trouve une infrastructure profondément matérielle : mines, puits, centrales électriques, lignes de transport, métaux, gaz industriels, usines de semi-conducteurs et centres de données.

Le Canada possède plusieurs de ces ressources. Il dispose d’électricité, de gaz naturel, d’uranium, de cuivre, de minéraux critiques et d’importantes réserves potentielles d’hélium. Il pourrait donc devenir l’un des fournisseurs privilégiés de la nouvelle économie numérique.

Mais cette possibilité dépendra moins de la présence des ressources dans le sous-sol que de la capacité du pays à les exploiter. Sans infrastructures, sans accès rapide à l’électricité et sans processus d’autorisation prévisible, les réserves canadiennes demeureront une promesse géologique.

La crise de Ras Laffan ouvre présentement une fenêtre. Pour l’Alberta et la Saskatchewan, l’enjeu consiste à la saisir avant que d’autres producteurs ne prennent la place du Qatar. Pour le Canada dans son ensemble, il s’agit surtout de comprendre que la course à l’intelligence artificielle se gagnera autant dans les champs gaziers, les mines et les centrales électriques que dans les laboratoires informatiques.

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