Ligne bleue : des noms de stations au service du néo-progressisme

La STM projette un prolongement de la ligne bleue depuis les années 80. Des noms provisoires avaient déjà été désignés pour les 5 nouvelles stations en question: Pie-IX, Viau, Lacordaire, Langelier et Anjou. Trois de ces noms (Pie-IX, Viau et Langelier) étant déjà utilisés pour désigner des stations sur la ligne verte, on pouvait s’attendre à ce que la STM en choisisse d’autres afin d’éviter la confusion.

C’est maintenant chose faite. La STM vient d’annoncer que des noms « ont été sélectionnés après un processus complexe et rigoureux mené par un comité composé de représentants de la STM, d’élus municipaux, de représentants des arrondissements, de spécialistes en histoire, toponymie et d’urbanisme ainsi que des représentants de groupes culturels » :  Vertières, Mary-Two-Axe-Earley, Césira-Parisotto, Madeleine-Parent. Anjou, qui désigne l’arrondissement du même nom, est la seule station dont le nom correspond à un repère géographique (et qui conserve son nom provisoire).

Toutefois, d’autres possibilités de noms auraient conservé un rapport avec la géographie. À la place de Pie-IX : 23ème Avenue, la rue nord-sud suivante à l’est, ou encore Centre le Boulevard – car il se trouve à cette intersection, et que c’est l’un des tout premiers centres commerciaux couverts à Montréal. À la place de Viau : Saint-Léonard, pour désigner le quartier. Et à la place de Langelier : Dumesnil une rue secondaire qui débouche dans le boulevard Langelier, juste au sud de Jean-Talon.

Qu’honore la STM avec ces noms de stations?

Césira Parisotto est une immigrante italienne installée à Montréal, et devenue une figure communautaire importante dans Saint-Léonard. Elle a fondé plusieurs associations et programmes visant à soutenir les immigrants italiens. Ses initiatives ont renforcé la vitalité de la communauté italienne du quartier et contribué à l’essor du secteur de Via Italia. Ses actions étaient parfois perçues comme centrées exclusivement sur la communauté italienne, ce qui pourrait être interprété comme un manque « d’inclusivité » – mais qui ne contrevient aucunement aux principes du multiculturalisme. À noter que dans le régime « diversitaire », seuls les peuples de souche peuvent se faire accuser de repli identitaire dans des situations analogues.

Mary Two-Axe Earley, mohawk originaire de Kahnawake, était une militante pour les droits des femmes autochtones. Son implication a été déterminante dans l’adoption du projet de loi C-31 en 1985, qui a rétabli le statut d’Indien pour des milliers de femmes autochtones ayant épousé des blancs, et pour les enfants issus de ces unions. Son militantisme s’oppose à la logique de « plein citoyen » selon laquelle les individus d’ascendance mixte (demi-, quart-, etc. autochtones) devraient s’identifier comme Canadiens à part entière, avec les mêmes droits et devoirs que tous les citoyens, plutôt que de bénéficier d’un statut spécifique. Ce choix de nom s’inscrit dans la même logique de « territoire non cédé » que celle de la rue Atateken. À noter que les Mohawks, qui sont des ennemis historiques des canadiens français et de leurs alliés autochtones, sont plus anglicisés que d’autres communautés autochtones provinciales et moins favorables au nationalisme québécois.

La station Vertières commémore la bataille de Vertières survenue le 18 novembre 1803 : une victoire décisive des forces haïtiennes contre l’armée napoléonienne, qui a conduit à l’indépendance d’Haïti. Ce choix est particulièrement significatif en raison de la forte présence de la communauté haïtienne dans le quartier Saint-Michel, situé au nord de la station. Ce nom ancre l’identité locale de la diaspora; il célèbre un événement historique important pour la communauté haïtienne, mais reste essentiellement communautariste, plutôt qu’un symbole partagé par tous les Montréalais. S’il s’agissait d’une occurrence isolée, elle susciterait probablement moins de réactions négatives, mais à l’époque d’une culture multiculturaliste « post-nationale » et woke, on y voit facilement un exemple supplémentaire de la célébration de la « diversité » au détriment de la société d’accueil. Et comme de raison, il n’y a pas de nom de station rendant spécifiquement hommage au nationalisme canadiens français.

Quant à Madeleine Parent – seule canadienne française parmi les trois femmes auxquelles les nouvelles stations rendent hommage – il s’agit d’une syndicaliste et féministe attachée à l’inclusion, à l’égalité et à la protection des droits des minorités. Son implication est considérée marquante pour l’égalité des femmes dans le syndicalisme. Elle a mené des grèves historiques, notamment celle de Valleyfield en 1946. En 1947, elle fut arrêtée par le gouvernement de Maurice Duplessis qui l’accusait d’avoir des liens avec des groupes communistes. En court, il s’agit d’une femme de gauche ayant soutenu un progressisme radical toute sa vie. Et c’est précisément dans cette optique qu’on lui rend hommage. Montréal peut honorer une canadienne française, mais à condition qu’elle coche toutes les bonnes cases. On peut supposer que Lise Payette, qui n’était pourtant pas une femme de droite, était trop ancrée dans la logique d’un nationalisme culturel québécois et d’une vision de la laïcité pour se mériter pareil honneur. En tout cas, aucune des 5 stations ne portera son nom.

Les quatre noms choisis s’éloignent de l’identité francophone historique du Québec. On a clairement privilégié la reconnaissance des minorités et des luttes sociales au détriment d’une identité québécoise francophone plus traditionnelle.

Selon la mairesse Valérie Plante, l’attribution de ces noms constitue « un geste de reconnaissance, un acte de mémoire et une affirmation de nos valeurs collectives ». N’est-ce pas plus objectivement l’affirmation du néo-progressisme? Le choix des noms porte la signature du wokisme : l’homme blanc hétérosexuel en est complètement absent. Le nationalisme canadien-français aussi.

Quand les premières stations du métro ont été nommées selon la rue ou le boulevard où elles se trouvaient, ça ne nécessitait pratiquement aucun coût supplémentaire : pas de comité multidisciplinaire, pas de longues consultations, pas de débats interminables. C’était un choix simple, fonctionnel et peu coûteux : on prend la rue principale et on donne le même nom à la station. Tout le monde comprend immédiatement la localisation et ça facilite l’orientation des usagers. Autrement dit, ça relevait du bon sens pratique, intégré dans la planification technique de la STM, sans mobiliser tout un appareil de consultations ni générer de dépenses notables.

Aujourd’hui, choisir des noms de stations est devenu un exercice de longue haleine. On se soumet à une logique culturelle, idéologique et politique, ce qui alourdit et renchérit le processus. Ces noms ont été sélectionnés après un processus complexe et rigoureux mené par un comité composé de représentants de la STM, d’élus municipaux, de représentants des arrondissements, de spécialistes en histoire, toponymie et d’urbanisme ainsi que des représentants de groupes culturels. Le comité toponymique a été créé en 2019 – ça aura pris 6 ans pour accoucher de ces 5 noms. On peut arguer que la fraction du budget consacrée au nommage des stations reste faible. Cela dit, ce long processus constitue néanmoins une dépense superflue.

Le budget global du prolongement de la ligne bleue s’élève à 7,6 milliards. La STM coordonne le projet, mais le financement principal provient du gouvernement du Québec. Les noms choisis sont des marqueurs culturels permanents avec un impact durable, ce qui aurait justifié un encadrement minimal de la part du payeur principal. Une administration prétendument nationaliste n’aurait-elle pas dû exercer un certain contrôle sur ces choix symboliques?

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