2025 aura sans doute été l’année où l’intelligence artificielle est définitivement sortie des laboratoires pour s’installer dans le salon, sur le téléphone, dans les loisirs, dans l’écriture. Elle ne frappe plus à la porte : elle est déjà assise à la table. Et avec elle surgit une question inconfortable, presque taboue : sommes-nous en train de transformer Internet en immense dépotoir culturel ?
Il y a encore quelques années, on se demandait si l’IA allait créer. Aujourd’hui, elle produit. Massivement. Trop, peut-être. Sur Amazon, une avalanche de livres autoédités s’empile, écrits en quelques heures par des chatbots, vendus à bas prix, avec des couvertures séduisantes et des promesses creuses. Qui les a lus ? Qui les a édités ? Qui les a relus ? Personne ne le sait vraiment. Le livre, jadis objet de lenteur, de patience, de travail obstiné, devient un simple fichier parmi d’autres, optimisé pour l’algorithme plutôt que pour l’esprit.
Même logique sur YouTube. Des centaines de milliers de vidéos apparaissent chaque jour, narrations synthétiques, images recyclées, scripts générés à la chaîne. Des voix sans souffle racontent des histoires fades. Là encore, aucune garantie sur la qualité, aucune exigence autre que celle de capter quelques secondes d’attention. On ne crée plus pour dire quelque chose, mais pour occuper l’espace, saturer le flux, nourrir la machine.
Le problème n’est pas l’intelligence artificielle en soi. Elle est un outil, et comme tout outil, elle révèle surtout l’intention de celui qui l’utilise. Le problème, c’est l’économie de l’abondance sans valeur. Quand produire ne coûte presque plus rien, le tri devient impossible. Tout se vaut, donc plus rien ne vaut grand-chose. Le bon se perd dans le médiocre, l’authentique se dissout dans le bruit.
Internet avait déjà ses déchets : clickbait, contenus recyclés, fermes à likes. L’IA accélère simplement le phénomène à une vitesse industrielle. Ce n’est plus une pollution artisanale, c’est une marée. Une marée de textes qui n’ont jamais été pensés, de vidéos qui n’ont jamais été vécues, d’images qui n’ont jamais été regardées par un humain avant d’être mises en ligne.
À force de ne plus savoir si une œuvre est le fruit d’une expérience humaine ou d’un prompt bien formulé, quelque chose se brise. La confiance, d’abord. Puis le désir. Pourquoi lire un livre si l’on soupçonne qu’il n’a jamais été écrit pour être lu ? Pourquoi écouter une vidéo si elle n’a jamais été pensée pour être partagée, mais seulement pour être monétisée ?
Peut-être que la vraie fracture à venir n’est pas technologique, mais culturelle. D’un côté, un océan de contenus automatisés, rapides, jetables. De l’autre, une minorité d’œuvres lentes, incarnées, imparfaites, mais habitées. Dans ce monde saturé, la rareté ne sera plus la production, mais l’authenticité.
Internet ne mourra pas sous ses déchets. Il deviendra simplement inhabitable pour ceux qui cherchent encore du sens. À moins que, lassés du bruit, nous recommencions à valoriser ce qui prend du temps, ce qui coûte de l’effort, ce qui porte une voix reconnaissable. L’IA peut écrire. Mais elle ne vit pas. Et tant que nous ferons semblant d’oublier cette différence, nous continuerons à confondre abondance et richesse.



