L’islamophobie et la primauté du droit

John Carpay est président du Centre juridique pour les libertés constitutionnelles (cjlc.ca).

La haine envers les musulmans est une chose terrible. Il en va de même pour la haine envers les juifs, les chrétiens, les hindous, les sikhs, les athées, les agnostiques, les personnes à la peau foncée, les personnes à la peau claire, les personnes homosexuelles, les personnes hétérosexuelles… et la liste est longue. La haine envers les personnes riches, qui repose souvent sur l’idée qu’elles n’ont pu acquérir leur fortune que de manière injuste ou malhonnête, est un autre exemple de ce qui empoisonne la société et la culture. La haine envers les adversaires politiques, fondée sur l’idée absurde que ceux qui sont en désaccord avec nous doivent forcément être animés de mauvaises intentions, est devenue monnaie courante.

La haine envers le christianisme existe manifestement au Canada, comme en témoigne l’incendie criminel et la destruction complète de dizaines d’églises depuis 2021, sans compter des dizaines d’autres qui ont été vandalisées ou visées par des tentatives d’incendie. L’idéologie de lutte entre groupes de victimes et d’oppresseurs véhiculée par les politiques d’« équité, diversité et inclusion » encourage implicitement la haine envers les hommes, les personnes hétérosexuelles, les personnes à la peau claire et les autres groupes désignés comme des « oppresseurs ». La haine envers les Canadiens qui ont refusé de se faire injecter un vaccin en 2021 persiste encore aujourd’hui, bien qu’à une échelle beaucoup plus réduite qu’il y a cinq ans.

La haine est une émotion. Beaucoup de gens ne reconnaissent pas qu’elle peut parfois être une bonne chose lorsqu’elle est dirigée contre le racisme, la tyrannie, l’oppression ou d’autres formes d’injustice.

Les médias rapportent que le conseil régional de Durham, en Ontario, a demandé à la police de lire et d’examiner les propos des citoyens afin de lutter contre « l’islamophobie ». Le conseil a demandé aux services policiers de présenter un rapport trimestriel « sur les efforts déployés par le service pour lutter contre les discours haineux et les crimes connexes ». Or, la résolution adoptée par le conseil ne fournit aucun exemple de ce qu’elle qualifie de « rhétorique pouvant être interprétée comme favorisant l’hostilité ou la violence envers les communautés musulmanes ».

Par définition, une phobie est une peur irrationnelle, et non une crainte fondée. Il est irrationnel, pour un Canadien, d’avoir peur de l’inoffensive araignée qui se trouve dans son sous-sol, mais il est tout à fait raisonnable, pour un Brésilien, de craindre l’araignée errante, hautement venimeuse, dont le venin peut être mortel.

L’islamophobie est donc, par définition, une peur irrationnelle de l’islam. Le terme même d’« islamophobie » soulève une question préalable : est-il irrationnel d’avoir peur de l’islam? Certains Canadiens soutiennent que l’islam devrait susciter des craintes, parce que certains musulmans sont des théocrates qui, s’ils en avaient l’occasion, chercheraient à imposer l’islam à la société, à la culture et à la politique canadiennes. Partout dans le monde, de nombreux musulmans appuient des lois interdisant la critique de l’islam et prohibant les propos tenus contre son prophète fondateur. Certains pays musulmans appliquent également des lois contre l’apostasie, qui interdisent de quitter l’islam pour adopter une autre religion. À l’inverse, d’autres Canadiens soutiennent que les théocrates musulmans, tout comme ceux qui tuent et terrorisent au nom de l’islam, ne représentent qu’une infime minorité dépourvue d’une réelle influence, de sorte que l’islam, dans son ensemble, ne devrait pas être considéré comme une menace.

Au Canada, le débat public sur les mérites du christianisme se déroule généralement sans que l’on accuse quiconque de « christianophobie ». Il devrait en être de même pour l’islam, comme pour les autres religions ou, plus largement, pour tous les systèmes de croyances. Les critiques du socialisme sont tout à fait capables de remettre cette idéologie en question sans qu’on évoque une prétendue « plutophobie », soit une peur irrationnelle de la richesse et de l’argent. Accuser ses adversaires d’être « phobiques » constitue une attaque ad hominem, laissant entendre qu’ils souffrent d’un trouble mental. Autrement dit, ceux qui sont qualifiés d’« homophobes », d’« islamophobes » ou de « transphobes » seraient mentalement malades et ne mériteraient donc pas d’être écoutés.

La société libre est affaiblie lorsque les gouvernements fédéral, provinciaux et municipaux du Canada commencent à utiliser leur pouvoir coercitif pour prendre parti dans les débats publics. Les Canadiens devraient être libres de débattre des mérites — ou de l’absence de mérites — de chaque religion et de chaque système de croyances, sans que les forces policières consacrent leurs ressources limitées à surveiller ce que les citoyens publient sur Facebook, Instagram ou X. Ne devenons pas davantage comme le Royaume-Uni, où des milliers de citoyens ont été mis en garde par la police, voire accusés au criminel, en raison de leurs commentaires sur les réseaux sociaux.

Le conseil régional de Durham agit comme un régime répressif ou autoritaire lorsqu’il utilise le pouvoir de l’État pour prendre parti dans les débats publics sur l’islam, l’immigration, l’intégration et d’autres sujets. Dans une société libre, les responsables gouvernementaux, élus comme non élus, traitent les citoyens comme des adultes capables de distinguer eux-mêmes le vrai du faux, le bien du mal, le beau du laid. Dans une société libre, les gouvernements ne demandent pas à la police d’accorder une attention particulière à ce que les gens disent sur Internet.

Au lieu de dénoncer « l’islamophobie » ou de prendre parti dans les débats publics, les gouvernements devraient plutôt faire appliquer la loi de manière égale, sans favoriser ni défavoriser quelque religion ou système de croyances politiques que ce soit. Or, sur ce plan, les gouvernements canadiens ne respectent pas toujours la primauté du droit. À titre d’exemple, des Autochtones qui ont vandalisé des biens publics en plein jour, sous les yeux de la police, n’ont pas été poursuivis en raison d’un biais politique du ministère public du Manitoba en faveur des auteurs des actes et de leur cause. En Ontario, les procureurs de la Couronne ont consacré des sommes considérables provenant des contribuables pour obtenir la condamnation de Tamara Lich et de Chris Barber pour méfait relativement à leur participation à la manifestation de 2022 qui avait entraîné la fermeture partielle de certaines rues d’Ottawa pendant le Convoi de la liberté. Pendant ce temps, les autorités gouvernementales ont toléré que la rue Yonge, à Toronto, soit complètement — et non seulement partiellement — bloquée par des musulmans en prière.

Les gouvernements ne devraient pas chercher à réglementer la haine ni les autres émotions. Les politiciens ne devraient pas tenter de criminaliser les discours qu’ils détestent. Les gouvernements ne devraient pas prendre position contre des phobies réelles ou présumées. Ils devraient plutôt défendre la primauté du droit en appliquant également le Code criminel et l’ensemble des autres lois, sans application sélective ni favoritisme envers une religion, une idéologie ou un groupe.

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