Alors que les tensions géopolitiques au Moyen-Orient perturbent l’un des principaux carrefours énergétiques de la planète, un projet longtemps contesté au Canada commence à démontrer toute sa valeur stratégique. À Kitimat, en Colombie-Britannique, le terminal LNG Canada accélère ses exportations vers l’Asie — au moment même où l’offre mondiale de gaz naturel liquéfié se resserre brutalement.
Selon des informations rapportées notamment par The Globe and Mail, cette montée en puissance intervient dans un contexte où la fermeture de facto du détroit d’Ormuz bouleverse les flux énergétiques mondiaux.
Un projet canadien qui passe de marginal à stratégique
Après des débuts hésitants en 2025, LNG Canada semble désormais atteindre une cadence bien plus soutenue. Les données de Kpler indiquent qu’au cours des premières semaines de mars, plusieurs méthaniers étaient en attente au terminal de Kitimat, signe d’une activité en nette accélération.
Depuis le début des exportations à la mi-2025, une soixantaine de cargaisons ont été envoyées vers l’Asie. Le rythme s’est intensifié rapidement : quelques navires seulement à la fin de 2025, puis une montée progressive au début de 2026.
Cette accélération permettrait au projet d’atteindre près de 85 % de sa capacité initiale dès le printemps — une progression notable pour une installation qui, il y a encore quelques mois, faisait face à des retards techniques et opérationnels.
Ce basculement est tout sauf anodin : il marque l’entrée réelle du Canada dans le marché mondial du GNL, un secteur jusqu’ici dominé par les États-Unis, le Qatar et l’Australie.
Le choc d’Ormuz redéfinit les priorités énergétiques
Le contexte international joue ici un rôle déterminant.
Avant l’escalade récente, environ 20 % du commerce mondial de pétrole et de GNL transitait par le détroit d’Ormuz. Les perturbations actuelles — incluant l’arrêt de certaines productions au Qatar et la suspension d’expéditions dans la région — ont créé un choc d’offre majeur.
Résultat : les prix du GNL en Asie-Pacifique ont bondi de façon spectaculaire, avec des hausses avoisinant les 80 % en mars.
Dans ce contexte, la position géographique du Canada devient un avantage stratégique évident. Un méthanier quittant Kitimat peut rejoindre l’Asie du Nord en une dizaine de jours, soit environ deux fois plus rapidement qu’un navire en provenance du golfe du Mexique transitant par le canal de Panama.
Autrement dit, le Canada n’est pas seulement un fournisseur supplémentaire — il devient un fournisseur plus rapide, plus stable et politiquement plus fiable.
Un modèle à long terme… qui protège contre la volatilité
Contrairement à certains exportateurs qui profitent directement des hausses de prix sur le marché spot, LNG Canada fonctionne majoritairement avec des contrats à long terme.
Cela signifie que les gains immédiats liés à la flambée des prix sont plus limités. Mais cela confère aussi un avantage structurel : une stabilité des revenus et une sécurité d’approvisionnement pour les partenaires asiatiques.
Les cargaisons livrées jusqu’ici illustrent déjà cette orientation stratégique : Corée du Sud, Japon, Chine, Taïwan.
Ces marchés recherchent avant tout la fiabilité — un critère où le Canada peut rivaliser avantageusement avec des régions politiquement instables.
Une montée en puissance encore incomplète… mais prometteuse
Le projet n’a pas encore atteint sa pleine capacité. La phase 1 vise environ 14 millions de tonnes par an, avec un potentiel d’optimisation à 15 millions.
Des défis subsistent : épisodes de torchage, bruit, ajustements techniques. Mais ces enjeux sont typiques des phases de démarrage dans l’industrie du GNL et ne remettent pas en cause la viabilité du projet à long terme.
Surtout, une phase 2 est déjà envisagée — et pourrait doubler la capacité du site d’ici le début des années 2030. Ottawa a d’ailleurs identifié cette expansion comme un projet d’intérêt national.
Le réveil énergétique canadien… malgré lui
Il y a une ironie difficile à ignorer.
Pendant des années, des projets comme LNG Canada ont été freinés, contestés, ou ralentis au nom de considérations idéologiques et environnementales souvent déconnectées des réalités géopolitiques.
Aujourd’hui, ce sont précisément ces infrastructures qui permettent au Canada de jouer un rôle clé dans la sécurité énergétique mondiale.
Le pays se retrouve ainsi, presque malgré lui, dans une position stratégique enviable : proximité des marchés asiatiques, ressources abondantes, stabilité politique et capacité d’expansion.
Dans un monde où les corridors énergétiques sont de plus en plus vulnérables, ces atouts deviennent déterminants.
Une occasion à ne pas manquer
La montée en puissance de LNG Canada n’est pas qu’une réussite industrielle. Elle représente un test pour la vision énergétique du pays.
Soit le Canada saisit cette opportunité pour devenir un acteur majeur du GNL mondial — en accélérant les projets, en soutenant les infrastructures et en assumant son rôle.
Soit il retombe dans ses hésitations habituelles, laissant d’autres puissances combler le vide.
Dans un contexte de fragmentation géopolitique et de crise énergétique mondiale, la réponse à cette question pourrait bien définir la place du Canada — et du Québec — dans l’économie du XXIe siècle.



