Dans un climat où les sensibilités identitaires dictent de plus en plus les limites du dicible, chaque message, slogan ou position publique est soumis à une lecture militante. Deux controverses récentes — l’une publicitaire, l’autre religieuse — révèlent les excès d’une orthodoxie idéologique qui confond désaccord et haine. L’affaire American Eagle et l’annulation des concerts de Sean Feucht témoignent d’un glissement : on ne débat plus, on disqualifie. Et certains groupes semblent systématiquement visés.
American Eagle
En juillet 2024, l’entreprise textile American Eagle a été prise à partie suite à une publicité pour des jeans mettant en vedette l’actrice Sydney Sweeney. Sur la photo, elle apparaît en jeans à taille basse accompagnée du slogan publicitaire « She has great genes » (en français : Elle a de bons gènes), un jeu de mots qui joue sur l’homophonie entre genes et jeans.
Le jeu de mots a cependant été jugé de mauvais goût par certains internautes et commentateurs militants, qui y ont vu une objectification sexiste, sinon une insinuation raciste à peine voilée, aux relents eugénistes. Le terme « genes » (gènes) a été perçu comme une mise en valeur de la supposée supériorité génétique de l’actrice, plutôt qu’un simple calembour autour du mot jeans.
Sur X (ex-Twitter), plusieurs utilisateurs se sont empressés d’accuser American Eagle d’encourager des standards de beauté jugés « non inclusifs » ou « toxiques ». Certains critiques ont accusé la publicité de véhiculer un sous-entendu raciste, en suggérant que Sydney Sweeney — jeune femme blanche blonde et svelte incarnerait l’idéal génétique à posséder. La phrase « She has great genes » a ainsi été interprétée comme une valorisation implicite de la blancheur et d’un certain canon esthétique, aux dépens de la diversité raciale et de « l’inclusivité corporelle ». Pour une frange militante très active sur les réseaux sociaux, le slogan relèverait d’un message codé destiné à flatter des idéaux eugénistes ou suprémacistes, bien que rien dans la publicité ne permette objectivement de valider une telle lecture. On peut raisonnablement conclure que ce tollé n’aurait pas surgi si le même slogan avait accompagné la photo d’une actrice non blanche.
Il faut comprendre qu’en 2025, selon les valeurs néo-progressistes qui se sont imposées dans la culture dominante, de présenter une femme de race blanche blonde et svelte dans une publicité, ça équivaut à valoriser un standard « toxique ».
Sean Feucht
Les concerts du chanteur chrétien américain Sean Feucht qui ont été annulés ou interdits par des autorités locales ou fédérales dans l’est du Canada en juillet 2025 ont fait couler beaucoup d’encre. Des préoccupations pour la sécurité et l’absence de conformité aux normes communautaires ont été invoquées pour justifier la suppression des événements (nous reviendrons sur ces menaces pour la sécurité).
La Ville de Moncton (N.-B.) a révoqué le permis suite à une pétition lancée par le Regroupement féministe du Nouveau-Brunswick (RFNB) et à une lettre du pasteur progressiste David‑Roger Gagnon, dénonçant le discours de Feucht comme un véhicule de haine et d’intolérance contraire aux valeurs de la ville. « Moncton doit empêcher la performance publique d’un chanteur américain ouvertement homophobe, transphobe et anti-avortement », implorait le RFNB dans une lettre collective.
Le chanteur, également leader du mouvement « Let Us Worship », est souvent associé à une mouvance chrétienne évangélique politisée, parfois rapprochée du dominionisme — une vision qui cherche à aligner les lois civiles sur les valeurs chrétiennes conservatrices. La lettre du RFNB, réfère entre autres à un article de l’Atlantic, qui cite les propos suivants de Sean Feucht : « Nous voulons que Dieu contrôle tout. Nous voulons que les croyants écrivent les lois ». Le dominionisme ne réclame pas une théocratie explicite (où des prêtres ou pasteurs dirigeraient formellement l’État comme en Iran, par exemple), mais il appelle à ce que les lois civiles soient fondées sur une lecture conservatrice de la Bible. En ce sens, on peut arguer qu’il tend vers une « logique théocratique ». Ceci dit, bien que ce penchant théocratique soit vaguement évoqué par les opposants de Feucht, il n’est pas le thème central de leur effort de contestation.
Les détracteurs de Feucht le désignent essentiellement comme une menace aux valeurs « d’inclusion », Ils l’accusent d’homophobie et de transphobie, mais une analyse de ses propos montre que ses critiques se concentrent sur ce qu’il perçoit comme un militantisme LGBTQ+ visant les enfants. Son langage, bien que parfois provocateur, vise un militantisme LGBTQ+ qui englobe la présentation de l’identité de genre et de l’orientation sexuelle, et qu’il juge inapproprié pour un public enfantin. Par exemple, Feucht dénonce les performances de drag queens dans des contextes impliquant des jeunes, comme les heures de lecture dans les bibliothèques, qu’il associe à la sexualisation des enfants et à une forme de « perversion ».
En outre, Feucht s’oppose à ce qu’il considère comme l’imposition d’idées progressistes aux enfants — une préoccupation partagée par certaines personnes LGBT elles-mêmes. Des figures comme l’activiste transgenre Blaire White ou le groupe Gays Against Groomers aux États-Unis ont exprimé des inquiétudes similaires, critiquant un militantisme qui, selon eux, sexualise les enfants ou outrepasse les limites du consentement parental.
Malgré les accusations portées contre lui, aucune source n’a documenté de propos homophobes à proprement parler de la part de Feucht. Les sources disponibles ne contiennent même pas de déclarations explicites sur le mariage homosexuel. Cependant, sa position peut être inférée à partir de son contexte idéologique et de ses affiliations. Ceci dit, l’opposition au mariage entre personnes de même sexe ne peut pas être assimilée à de l’homophobie et encore moins à de la haine — il y a d’ailleurs des homosexuels conservateurs qui ne le soutiennent pas. Des gens peuvent désapprouver le mariage gai tout en côtoyant des parents ou amis homosexuels en toute bienveillance. On ne peut quand même pas invoquer la haine à chaque opposition aux politiques progressistes.
Feucht est également ostracisé pour son soutien à Donald Trump et son affiliation au mouvement MAGA — une diabolisation nourrie par le dénigrement systématique du président américain dans les grands médias, mais qui ne saurait justifier les appels à la censure ou à l’annulation. Il y a des raisons politiques légitimes pour ne pas apprécier Mr. Trump, mais de l’associer au fascisme ou au nazisme relève de l’hystérie.
Le chanteur Sean Feucht est un conservateur et un nationaliste chrétien. Peut-on s’afficher comme tel dans le Canada de 2025 sans risquer l’ostracisme? Le régime « diversitaire » de l’auto-proclamé état post-national autorise-t-il encore la multiplicité des points de vue?
Inversion
Les controverses entourant la publicité d’American Eagle avec Sydney Sweeney et les concerts du chanteur chrétien Sean Feucht illustrent un biais de plus en plus visible dès qu’il est question de figures issues de la majorité blanche et d’héritage chrétien. Le double discours est frappant : une publicité mettant en avant une actrice blanche devient « eugéniste », un rassemblement chrétien en plein air est présenté comme une menace, tandis que l’omniprésence de personnes issues des minorités visibles dans certaines campagnes publicitaires ou les prêches virulents de certains imams qui visent la conquête de l’Occident passent sans remous. Cette indignation à géométrie variable, qui juge plus sévèrement les individus issus de la majorité historique des sociétés occidentales, révèle une dérive où la grille de lecture antiraciste et « décoloniale » finit par produire un racisme inversé.
Le fascisme, si souvent dénoncé — à juste titre, lorsqu’il s’agit du vrai — ne relève pas uniquement d’un système de pensée : c’est aussi une méthode qui se manifeste par l’intolérance à la contradiction, le recours aux tactiques d’intimidation et à la volonté de censure.
On peut ne pas adhérer aux vues de Sean Feucht, mais ses concerts ne constituent pas de « menaces pour la sécurité ». Le véritable potentiel d’agitation provient des contre-manifestations qui visent à perturber ou à faire annuler ses événements. Pressions, intimidations et neutralisation des voix dissidentes masquée en vertu, … autant de pratiques qu’on retrouve parfois là où on les dénonce le plus bruyamment.
L’achat de Twitter par Elon Musk et le retour de Donald Trump sur la scène politique ont ébranlé l’emprise du wokisme non seulement aux États-Unis, mais partout en Occident. Les deux dernières années ont vu surgir des contre-discours plus visibles et assumés, mais ils ne suffisent pas à renverser la tendance, surtout dans un pays comme le Canada, où le multiculturalisme est enchâssé dans la Constitution et où toute remise en question de l’idéologie progressiste est perçue comme une agression morale. Tant que les institutions céderont devant les injonctions émotionnelles d’un écosystème militant « antiraciste », « antifasciste » et LGBTQ+, la liberté de conscience — et la simple diversité de pensée — resteront précaires.



