Qui se souvient que le projet Rabaska, qui visait à construire un terminal méthanier à Lévis, a projeté pendant 2 ans de s’approvisionner à 100% de gaz russe acheminé par Gazprom? En effet, le géant russe du gaz naturel fut partenaire entre 2008 et 2009 de ce projet, et le Québec aurait consommé du gaz provenant de la Mer de Barents! Je n’ai pas besoin de vous expliquer ce qui se serait passé aujourd’hui avec la guerre en Ukraine ; nous vivrions aujourd’hui le même chantage énergétique que l’Europe subit.

Au-delà des contestations environnementales, le projet fut abandonné en 2013 car jugé peu rentable en raison de l’accroissement énorme de la production des gaz de schistes américains. Et c’est là un point intéressant, car ce n’est pas un hasard si les États-Unis augmentaient alors leur production : ils cherchaient délibérément depuis déjà quelques années à atteindre leur indépendance énergétique. Les États-Unis concevaient bien qu’un pays dépendant de sources extérieures d’énergie avait les mains liées et pouvait être sujet au chantage ; il était impératif qu’ils produisent eux-mêmes leur énergie.

On se rappelle bien, au Québec, les gaz de schistes ont fait polémique et la majorité des projets ont été bloqués. C’est donc dire que les États-Unis nous ont en quelque sorte sauvé d’une dépendance à la Russie en cherchant à se sauver eux-mêmes. Un peu comme en ce qui a trait à la défense, le Québec ne réalise pas souvent à quel point il bénéficie de la realpolitik américaine…

Le sujet du gaz naturel a fait irruption dans la campagne électorale hier, avec le ministre Pierre Fitzgibbon contredisant Legault sur la position de la CAQ quant au projet GNL Québec. Le ministre aurait affirmé que le gouvernement serait plus ouvert qu’il ne le laisse paraître, une déclaration démentie rapidement par le premier ministre, qui a alors martelé que les hydrocarbures au Québec, c’est fini.

Ces propos sont lourds de conséquences dans le contexte actuel de crise énergétique en Europe. Le Courrier International titrait même hier que « La guerre énergétique a commencé » et on apprenait le même jour que la Californie demandait aux citoyens de ne pas recharger leurs voitures électriques en raison d’une surcharge du réseau. Il appert que la fixation sur la « transition énergétique » s’accompagne un peu partout de pannes et de problèmes d’approvisionnement. Ce qui a même fait dire au producteur de voitures électriques Elon Musk en début de semaine qu’il pensait que « nous avons besoin de plus de pétrole et de gaz pour que la civilisation fonctionne », rappelant du même souffle le devoir de continuer à développer les énergies vertes…

Bref, cette histoire alternative où le Québec aurait bel et bien été approvisionné en gaz russe est un bon exercice de pensé sur l’importance de l’indépendance énergétique. C’est un dur retour à la réalité un peu partout dans le monde et ce n’est pas un hasard si le sujet fait irruption dans la présente campagne.

Philippe Sauro-Cinq-Mars

Diplômé de science politique à l'Université Laval en 2017, Philippe Sauro Cinq-Mars a concentré ses recherches sur le post-modernisme, le populisme contemporain, la culture web et la géopolitique de l'énergie. Il est l'auteur du livre "Les imposteurs de la gauche québécoise", publié aux éditions Les Intouchables en 2018.

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