La circulation massive d’armes à feu illégales en provenance des États-Unis transforme en profondeur le paysage de la violence armée au Canada. C’est ce que rapporte Norimitsu Onishi, correspondant au Canada pour The New York Times. Derrière des statistiques en forte hausse se dessine une réalité troublante : malgré des lois parmi les plus strictes du monde occidental, le pays voit affluer des milliers de pistolets et de fusils de contrebande qui alimentent des conflits de rue de plus en plus meurtriers, jusque dans des quartiers autrefois épargnés.
Une fusillade survenue dans un studio d’enregistrement du quartier branché de Queen Street West, à Toronto, illustre brutalement cette évolution. Peu après minuit, des membres de gangs rivaux ont échangé près d’une centaine de coups de feu dans une ruelle adjacente, touchant des immeubles résidentiels et un supermarché voisin. Lorsque la police est intervenue, seize armes à feu ont été récupérées, dissimulées dans des poubelles ou abandonnées dans l’allée. Toutes provenaient des États-Unis.
Les enquêteurs ont rapidement établi que ces armes avaient transité par plusieurs États américains, dont l’Arizona, le Texas, la Floride, la Géorgie et la Caroline du Nord. Aujourd’hui, une écrasante majorité des armes utilisées dans les crimes violents au Canada sont introduites illégalement par la frontière sud.
En Ontario, 91 % des armes de poing récupérées lors d’enquêtes criminelles en 2024 provenaient des États-Unis. À Toronto, cette proportion atteignait 88 %, contre 51 % dix ans plus tôt. Les autorités estiment que ces chiffres sont probablement sous-évalués, de nombreuses armes étant modifiées pour effacer toute trace d’origine.
La contrebande d’armes s’est sophistiquée au fil des ans. Les trafiquants ne se contentent plus de cacher des armes dans des véhicules : ils utilisent aussi des drones, des embarcations, et des caches transfrontalières ingénieuses. L’un des exemples les plus frappants demeure la bibliothèque de Stanstead, un bâtiment unique situé littéralement à cheval sur la frontière canado-américaine. Ce lieu culturel, accessible des deux côtés, a déjà servi de point de dépôt discret pour des armes ou d’autres marchandises illégales, illustrant à quel point la frontière peut être exploitée de manière créative par les réseaux criminels.
Une fois au Canada, ces armes sont revendues à prix d’or. Un pistolet acheté 500 dollars en Floride peut se négocier plus de 4 000 dollars en Ontario. Cette accessibilité nouvelle a profondément modifié la culture criminelle : là où les armes étaient autrefois réservées aux organisations structurées, elles circulent désormais parmi des gangs de rue ou des groupes informels.
Les conséquences humaines sont lourdes. Les homicides par arme à feu ont augmenté de près de 90 % en une décennie au Canada. Des civils sont désormais touchés de plein fouet, y compris des enfants. À Toronto, un garçon de huit ans a été tué par une balle perdue dans sa chambre, symbole tragique d’une violence devenue imprévisible.
Les forces de l’ordre constatent un changement radical. Les saisies se comptent désormais par dizaines, voire par centaines. À la frontière, l’Agence des services frontaliers du Canada a intercepté 827 armes à feu en 2024, presque le double qu’en 2020.
Malgré tout, le Canada demeure statistiquement plus sûr que les États-Unis. Mais la tendance inquiète. Des villes moyennes, comme Hamilton, autrefois peu touchées, voient émerger des fusillades régulières. Les réseaux sont démantelés, puis rapidement remplacés.
Derrière les chiffres et les faits divers, une réalité s’impose : tant que le flot d’armes provenant des États-Unis ne sera pas réellement endigué — qu’il transite par des autoroutes, des drones ou même une bibliothèque frontalière comme celle de Stanstead — le Canada devra composer avec une violence armée en rupture avec son histoire récente.



