Mark Carney au cœur d’une controverse inattendue : il utilise l’anglais britannique plutôt que la variante canadienne

Depuis son entrée en fonction au printemps, le premier ministre Mark Carney a multiplié les annonces économiques et diplomatiques visant à renforcer la résilience du Canada face aux tensions croissantes avec les États-Unis. Mais au-delà des politiques commerciales ou énergétiques, un détail inattendu a attiré l’attention de linguistes, d’éditeurs et de spécialistes de la langue : son orthographe. C’est ce que rapporte Amanda Coletta dans un article du Washington Post publié dans les pages du Toronto Sun.

Dans de nombreux documents officiels — lettres de mandat, publications sur les réseaux sociaux, communiqués, discours et même le volumineux budget fédéral — le gouvernement privilégie désormais des graphies typiquement britanniques plutôt que celles traditionnellement associées à l’anglais canadien. Les terminaisons en « -ise » et « -yse » y remplacent fréquemment les formes « -ize » et « -yze » longtemps considérées comme la norme au Canada. On y retrouve des mots comme « recognising », « modernise » ou encore « catalyse », utilisés de façon systématique.

Cette accumulation a poussé un groupe de linguistes et de professionnels de l’édition à adresser une lettre au premier ministre. Ils y rappellent que, pendant plus d’un demi-siècle, les gouvernements canadiens ont appliqué de façon cohérente les conventions propres à l’anglais canadien. À leurs yeux, cette continuité ne relève pas d’un simple choix stylistique, mais d’un héritage culturel lié à l’histoire et à l’identité nationale.

L’argument dépasse largement la question de la lisibilité. L’anglais canadien, bien qu’intelligible pour les locuteurs britanniques et américains, s’est construit comme une variété distincte, porteuse de marqueurs identitaires subtils mais significatifs. Employer une orthographe étrangère dans les documents de l’État revient, pour plusieurs observateurs, à brouiller ces repères symboliques.

Dans le contexte politique actuel, cette sensibilité est exacerbée. Les attaques commerciales de l’administration Trump, ses doutes exprimés sur la viabilité du Canada et même ses provocations évoquant une annexion ont ravivé un sentiment national rarement aussi visible. La question de ce que signifie « être canadien » refait surface, y compris à travers la langue.

Les spécialistes soulignent que la plupart des différences orthographiques sont arbitraires sur le plan linguistique. Comprendre un texte n’est pas compromis par l’usage de « -ise » plutôt que « -ize ». Mais la langue n’est pas qu’un outil fonctionnel. Elle sert aussi à signaler une appartenance, une histoire et une continuité collective. Choisir une orthographe, c’est aussi choisir ce que l’on projette comme identité.

Le parcours personnel du premier ministre éclaire en partie cette situation. Citoyen canadien, irlandais et britannique, formé à Harvard et à Oxford, marié à une Britannique et ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, il a évolué pendant des décennies dans des environnements où l’anglais britannique dominait. Cette trajectoire internationale explique sans doute certaines habitudes linguistiques, mais elle alimente aussi l’inquiétude de ceux qui estiment que le chef du gouvernement devrait incarner les normes propres au pays qu’il dirige.

L’anglais canadien est le produit d’une histoire complexe. Après la Révolution américaine, des dizaines de milliers de loyalistes se sont installés au nord, apportant avec eux leurs usages linguistiques. Au XIXe siècle, dans certaines régions, le manque d’enseignants et de manuels a favorisé l’influence américaine dans les écoles. Parallèlement, l’Empire britannique a encouragé l’immigration depuis les îles Britanniques afin de contrer l’expansion américaine, renforçant ainsi d’autres traits linguistiques.

De cette superposition est née une variété hybride, mêlant influences britanniques et américaines, enrichie par des innovations locales. On y trouve des régionalismes, des emprunts aux langues autochtones, des mots d’origine française comme « toque », ainsi que des termes aujourd’hui perçus comme typiquement canadiens, tels que « chesterfield ». Cette langue reflète la géographie, l’histoire et les compromis culturels du pays.

Les débats sur la pureté linguistique ne sont pas uniques au Canada. En France, l’Académie française s’efforce depuis le XVIIe siècle de protéger la langue contre les influences étrangères, tandis qu’au Québec, la défense du français est institutionnalisée par des lois et des organismes comme l’Office québécois de la langue française. Ironiquement, les controverses linguistiques canadiennes portent habituellement sur le français, rarement sur l’anglais.

C’est ce qui rend la situation actuelle singulière. Voir des experts s’inquiéter d’une « britannisation » de l’anglais canadien, alors que les craintes portent généralement sur son américanisation, constitue un renversement inattendu. Pour les éditeurs, le risque est aussi pratique : lorsque les documents gouvernementaux servent de référence, toute variation par rapport aux normes établies peut créer de la confusion.

Au-delà des règles typographiques, l’enjeu est symbolique. L’anglais canadien est perçu comme un marqueur discret mais réel de la souveraineté culturelle du pays. Le voir remplacé par une orthographe associée à une autre tradition soulève des questions sur la place accordée à cette identité dans les plus hautes sphères de l’État.

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