Depuis près de trois ans, il devient difficile d’assister à une mobilisation de la gauche militante à Montréal sans que la Palestine finisse, d’une manière ou d’une autre, par y apparaître. Manifestations étudiantes, mouvements antiracistes, syndicaux, écologistes ou militants LGBTQ : le drapeau palestinien semble avoir acquis le statut particulier de symbole transversal capable de réunir sous une même bannière des causes qui, à première vue, n’ont parfois presque rien en commun.
Cette convergence vient maintenant d’atteindre l’un des derniers endroits où l’on pourrait s’attendre à arbitrer le conflit israélo-palestinien : le conseil municipal de Montréal.
Lundi soir, les élus montréalais ont adopté par 54 voix contre 6 une motion exprimant leur solidarité envers les Palestiniens et les victimes civiles des conflits au Moyen-Orient. Mais l’administration de Soraya Martinez Ferrada avait préalablement profondément remanié le texte déposé par Projet Montréal.
La version originale demandait notamment à Montréal de dénoncer un « régime d’apartheid » et un « génocide », puis de suspendre ses liens institutionnels avec Israël et ses institutions.
Ces dispositions ont disparu.
« Nous ne sommes pas la Cour internationale de Justice et nous ne sommes pas la Cour pénale internationale », a fait valoir la mairesse pendant les débats. Elle avait également rappelé avant le vote une évidence institutionnelle : la politique étrangère relève d’Ottawa, pas de l’hôtel de ville de Montréal.
C’est peut-être précisément cette évidence qui mérite maintenant d’être défendue.
De Gaza jusqu’à l’hôtel de ville
Il est parfaitement normal que des Montréalais se passionnent pour une guerre étrangère. Ils peuvent manifester, écrire, recueillir des fonds, soutenir Israël, les Palestiniens, réclamer un cessez-le-feu ou dénoncer les gouvernements qu’ils jugent responsables.
La question devient différente lorsqu’on exige que l’institution municipale elle-même prenne parti.
Un conseil municipal existe d’abord pour administrer une ville : services, infrastructures, règlements, budgets, aménagement, transport, sécurité et ententes municipales. Montréal décrit elle-même son conseil comme son « principal organe décisionnel », chargé notamment des budgets, règlements, programmes et ententes gouvernementales.
Cela n’interdit évidemment pas aux élus de prononcer des paroles de solidarité devant une catastrophe internationale. Mais il existe une différence considérable entre manifester de la compassion et transformer Montréal en acteur diplomatique chargé de déterminer quels États étrangers méritent désormais des relations institutionnelles avec la métropole.
Projet Montréal assumait pourtant exactement cette logique.
Sa conseillère Nathalie Goulet a invoqué l’opposition historique de Montréal à l’apartheid sud-africain ainsi que l’invasion russe de l’Ukraine. Alex Norris soutenait pour sa part que le droit international ne pouvait varier selon l’identité du responsable.
C’est un argument cohérent. Mais poussé jusqu’au bout, il soulève une question beaucoup plus encombrante : combien de conflits internationaux le conseil municipal devra-t-il désormais arbitrer?
Faudra-t-il des motions municipales sur le Soudan? Le Yémen? L’Iran? Le Haut-Karabakh? Le Cachemire? Les Ouïghours? Les chrétiens du Nigeria? Les Kurdes? Le Congo?
Et selon quel critère choisira-t-on les peuples dont les souffrances méritent un vote de l’hôtel de ville?
La réponse risque inévitablement d’être : selon la capacité des groupes militants concernés à occuper l’espace public montréalais et à faire pression sur les élus.
C’est précisément ainsi que la politique municipale peut finir par devenir une politique étrangère à la criée.
Une stratégie par le bas
La campagne autour de Montréal illustre également une transformation intéressante du militantisme palestinien en Occident.
Lorsque les gouvernements nationaux refusent d’adopter les sanctions ou les ruptures diplomatiques réclamées, la pression descend progressivement vers d’autres institutions : universités, syndicats, associations professionnelles, festivals, musées et, finalement, municipalités.
On exige alors de chacune qu’elle se prononce sur Israël, qu’elle désinvestisse, rompe une collaboration, interdise une représentation ou adopte officiellement le vocabulaire du mouvement.
La logique ressemble moins à une politique étrangère traditionnelle qu’à une décentralisation de la bataille politique : si Ottawa ne rompt pas avec Israël, on demandera à McGill de le faire; si McGill résiste, on se tournera vers un syndicat; si les gouvernements ne suivent toujours pas, on cherchera une résolution à l’hôtel de ville.
Cette mécanique n’est d’ailleurs pas propre à Montréal. Une étude publiée en 2025 sur la nouvelle vague internationale de militantisme étudiant propalestinien décrit justement une « écologie de solidarité » réunissant des groupes palestiniens et arabes avec des organisations de gauche, musulmanes, autochtones, noires et de justice climatique, autour d’un vocabulaire commun d’anti-impérialisme et de libération palestinienne.
Voilà pourquoi la Palestine apparaît désormais dans tant de mobilisations qui ne portaient initialement pas sur le Moyen-Orient.
La cause qui s’impose à toutes les autres
Il existe derrière cette convergence une dynamique politique assez claire : la Palestine ne se contente plus d’être une cause parmi d’autres. Elle tend à s’imposer comme le sujet auquel les autres causes doivent désormais se rattacher, parfois au détriment de leurs propres priorités.
Une manifestation féministe, antiraciste, écologiste, autochtone ou LGBTQ peut ainsi être appelée à intégrer la Palestine à ses revendications, à afficher ses symboles et à adopter son vocabulaire. La mobilisation initiale devient alors secondaire. Ce qui devait être une cause particulière se transforme en occasion supplémentaire de parler d’Israël, de Gaza et du colonialisme.
La Palestine n’est donc pas seulement présentée comme une question internationale parmi d’autres. Elle devient la grille à travers laquelle une partie de la gauche militante relit presque tous les sujets : racisme, impérialisme, droits autochtones, militarisme, frontières, inégalités et justice climatique.
Cette centralité explique pourquoi la cause palestinienne apparaît désormais dans des mobilisations qui ne portaient initialement pas sur le Moyen-Orient. Il ne s’agit pas nécessairement d’une convergence naturelle entre des luttes équivalentes, mais d’une hiérarchie militante dans laquelle la Palestine occupe progressivement tout l’espace disponible.
Le phénomène produit des contradictions parfois spectaculaires.
On voit ainsi depuis 2023 des organisations queer défiler pour la Palestine aux côtés de mouvements dont les conceptions religieuses et sociales sont radicalement incompatibles avec les leurs. À Montréal, des militants queer ont même revendiqué en 2024 l’interruption du défilé de la Fierté au nom notamment de la Palestine et de l’antisionisme.
La solidarité envers des civils palestiniens ne suppose évidemment pas d’approuver le Hamas, l’islamisme ou les normes sociales qui dominent Gaza. Mais lorsque la Palestine devient la cause à laquelle toutes les autres doivent se conformer, ces contradictions sont présentées comme secondaires, voire comme des détails qu’il serait indécent de soulever.
Quand la solidarité rencontre l’extrémisme
Les événements entourant le vote de lundi illustrent également le danger de cette confusion.
Selon la chroniqueuse Terry Newman du National Post, des manifestants réunis devant l’hôtel de ville scandaient notamment « Viva, viva intifada », tandis que certaines pancartes affichaient « From the river to the sea » et « We are all Palestinians ».
Un Montréalais d’origine iranienne, Ayrik Armani, a également affirmé devant le conseil avoir observé dans certaines manifestations des individus favorables aux Gardiens de la révolution islamique iranienne.
Cela ne permet évidemment pas d’attribuer ces positions à l’ensemble du mouvement propalestinien.
Mais cela montre à quel point un mouvement organisé autour d’une cause extrêmement large peut accueillir dans la même mobilisation des défenseurs sincères des droits humains, des militants pacifistes, des marxistes, des islamistes, des nationalistes palestiniens et parfois des sympathisants de mouvements beaucoup moins fréquentables.
Le Hamas demeure d’ailleurs une organisation terroriste inscrite comme telle au Canada.
Lorsque la frontière devient floue entre défendre les Palestiniens et normaliser les slogans ou les organisations les plus radicales de leur camp, les mouvements progressistes se retrouvent dans une position qu’ils auraient probablement jugée intenable dans presque n’importe quel autre contexte.
C’est aussi ainsi qu’une cause humanitaire peut progressivement épuiser ceux à qui l’on demande constamment d’y adhérer.
Importer la douleur — et ensuite la politique?
Un texte publié vendredi dans le Montreal Gazette par Anthony Issa, qui se présente comme Libano-Montréalais, offre involontairement une illustration particulièrement intéressante de cette question.
Pour défendre le caractère municipal du débat, il écrivait :
« Je transporte partout avec moi le deuil de ma patrie. »
Son sentiment est parfaitement humain.
Des Montréalais ont de la famille au Liban, en Israël, en Palestine, en Iran, en Ukraine, en Haïti ou ailleurs. Il serait absurde de leur demander d’oublier leur histoire en franchissant les frontières canadiennes.
Mais son argument entraîne justement la question que le Québec évite souvent de poser lorsqu’il discute d’immigration.
À quel moment transporter sa mémoire devient-il transporter dans les institutions québécoises les conflits politiques de son pays d’origine?
C’est précisément l’une des inquiétudes historiques liées aux sociétés d’immigration : non pas que les nouveaux arrivants devraient abandonner leurs souvenirs, leurs attaches ou leurs solidarités, mais que les conflits ethniques, religieux et nationaux de dizaines de régions du monde finissent par être rejoués sur le territoire d’accueil.
Le multiculturalisme peut enrichir une ville de cuisines, de langues, d’entreprises, de traditions et de réseaux internationaux.
Mais si chacune de ces appartenances exige ensuite que Montréal adopte une politique officielle envers les ennemis historiques, les guerres et les revendications de chacune de ses diasporas, la diversité cesse d’être simplement culturelle. Elle devient une multiplication des conflits importés que les institutions locales doivent ensuite arbitrer.
La question n’est donc pas de reprocher à Anthony Issa de porter le deuil du Liban.
Elle consiste plutôt à demander pourquoi ce deuil devrait déterminer la politique institutionnelle de l’hôtel de ville de Montréal.
« Pas seulement ceux qui parlent le plus fort »
L’administration Martinez Ferrada a finalement trouvé une sortie relativement habile.
Elle n’a pas rejeté toute compassion envers les Palestiniens. La motion finale exprime leur solidarité, reconnaît les victimes civiles et demande aux gouvernements québécois et canadien d’agir davantage.
Mais elle retire précisément ce qui faisait franchir au conseil municipal la frontière entre déclaration symbolique et politique étrangère : les accusations officielles de génocide et d’apartheid ainsi que la rupture des liens institutionnels avec Israël.
Elle ajoute aussi la condamnation du terrorisme, des prises d’otages et des attaques contre les civils, rappelle le statut terroriste du Hamas au Canada et reconnaît explicitement les Montréalais israéliens parmi les communautés touchées.
Les militants réunis devant l’hôtel de ville n’ont pas apprécié.
Projet Montréal non plus.
Nathalie Goulet a prévenu que « ce n’est que le début », tandis qu’Alex Norris est allé retrouver les manifestants après le vote pour réitérer son accusation de génocide.
Cette réaction est peut-être la meilleure démonstration du problème.
Même après qu’un conseil municipal a consacré des heures à Gaza, adopté une motion de solidarité envers les Palestiniens et appelé les gouvernements supérieurs à intervenir, cela ne suffit toujours pas.
Il fallait que Montréal elle-même condamne Israël.
Il fallait que Montréal elle-même rompe ses relations.
Il fallait que la ville choisisse un camp.
Soraya Martinez Ferrada avait répondu d’avance à cette logique par une phrase probablement plus importante que toute la motion :
« Quand on gouverne, on gouverne pour tout le monde. Pas pour un camp, pas pour un groupe, pas seulement pour ceux qui parlent le plus fort. »
Dans une métropole où cohabitent des communautés provenant de pratiquement tous les conflits de la planète, ce principe devrait peut-être devenir la véritable doctrine internationale de Montréal.
C’est-à-dire : ne pas en avoir.



