Il y avait déjà des signes avant-coureurs, mais la nouvelle tombe comme un aveu brutal : Nemaska Lithium suspend le développement de sa mine de Whabouchi, cœur même du modèle d’affaires présenté depuis des années comme la pierre angulaire de la filière batterie québécoise. Après Northvolt, Lion Électrique et Taïga Motors, après l’essoufflement d’Ultium CAM, le retrait de Vale et l’effondrement de Lithion Technologies, voici un autre projet majeur financé massivement par l’État qui cale — et qui expose encore une fois la fragilité structurelle du pari politique sur l’électrification industrielle coûte que coûte.
Cette suspension survient après près d’un milliard de fonds publics investis, un record surpassant même l’aventure Northvolt. Et comme le révèlent les reportages de Francis Halin au Journal de Montréal ainsi que de Julien Arsenault dans La Presse, il ne s’agit pas d’un simple contretemps technique, mais d’un tournant stratégique : l’avenir du volet minier est officiellement incertain, des centaines de travailleurs sont touchés, et l’État québécois n’a désormais plus de garantie que sa mine fournira un seul gramme du lithium prévu à l’usine de Bécancour.
Une suspension officielle qui confirme les pires scénarios
Francis Halin rapporte dans Le Journal de Montréal que les activités de la mine de Whabouchi sont stoppées, ce qui touche environ une centaine de travailleurs. La porte-parole de l’entreprise, Kate Monfette, insiste sur la nécessité d’« assurer le soutien de nos employés », tout en reconnaissant que la direction tente de bricoler un plan minimal pour préserver une forme de continuité en attendant des décisions définitives. Pendant ce temps, Québec venait tout juste d’ajouter 150 millions supplémentaires, portant — selon les chiffres révélés par Halin — l’investissement public total à près d’un milliard.
Le projet avait pourtant été présenté par le ministre Pierre Fitzgibbon comme un « pilier important » de la filière batterie. Fitzgibbon soutenait encore en 2022 que cet investissement contribuerait à consolider la position du Québec comme leader mondial de l’électrification des transports. On rappellera au passage qu’il avait qualifié la première mouture de Nemaska de « patente à gosses », sans que cela n’empêche le gouvernement d’en faire, au final, l’un des engagements financiers les plus colossaux de son histoire récente.
Aujourd’hui, ce pilier s’effondre.
Rio Tinto prend un pas de recul
Dans La Presse, Julien Arsenault détaille un portrait encore plus inquiétant : Rio Tinto, désormais copropriétaire à parts égales de Nemaska Lithium, souhaite réévaluer l’ensemble du volet minier. L’entreprise se retrouve confrontée à un choix stratégique délicat. D’un côté, Whabouchi est déjà largement construite, mais plombée par des retards, des correctifs structuraux coûteux et des dépassements persistants. De l’autre, le gisement Galaxy, situé à une centaine de kilomètres à l’est de la baie James, est plus volumineux mais encore embryonnaire, plus éloigné et donc nettement plus coûteux à exploiter.
Dans l’intervalle, près de cent employés se retrouvent en congé forcé, le chantier doit être démobilisé, et les échéanciers déjà révisés ne tiennent plus. La mise en service, reportée à 2026, devra désormais attendre 2027, dans le scénario le plus optimiste.
Le professeur Michel Jébrak, cité par La Presse, n’est pas surpris : selon lui, tout le marché du lithium se trouve actuellement dans une période d’attentisme, les prix n’ayant toujours pas retrouvé leurs sommets de 2023. Il rappelle toutefois que Whabouchi est essentiellement prête à l’exploitation, mais que Galaxy, bien que doté d’un plus grand potentiel, souffre de son éloignement et des coûts logistiques qui en découlent.
Pendant que la mine piétine, Québec célébrait l’usine de Bécancour
Ironiquement, pendant que les fondations du projet s’effritaient, Nemaska Lithium organisait une vaste opération de relations publiques à Bécancour. Comme le rapportaient Amélie Simard-Blouin et Alexandra Fortin à Radio-Canada, près de 1750 personnes ont été invitées à visiter les installations de la future usine d’hydroxyde de lithium. On y décrivait fièrement le parcours du spodumène provenant de Whabouchi, comme si la mine était assurée d’entrer en opération : extraction, transport, calcination, traitement à l’acide sulfurique, et transformation en hydroxyde destiné aux batteries.
Toute cette démonstration repose sur une prémisse qui n’existe plus : le spodumène de Whabouchi ne viendra pas. Comme le révèle La Presse, pour que l’usine puisse respecter son échéancier, Nemaska devra maintenant se tourner vers un fournisseur externe. Le Québec se retrouve donc à importer du minerai pour une usine précisément censée garantir une autonomie locale en approvisionnement. Le député caquiste Donald Martel, cité par Radio-Canada, affirmait que cette visite démontrait la pertinence de l’investissement. La réalité lui donne aujourd’hui un démenti cinglant.
Un milliard public, deux millions par emploi, et aucune garantie d’approvisionnement
Thomas Gerbet, de Radio-Canada, dévoilait en septembre que Nemaska Lithium absorbait à elle seule la quasi-totalité du Fonds Capital ressources naturelles et énergie, un fonds d’un milliard dont 93 % avaient déjà été engloutis dans le projet. En comptant les autres contributions publiques, le total approchait déjà le milliard. L’entreprise devait créer environ cinq cents emplois, ce qui équivaut à deux millions de dollars par poste, sans compter les investissements futurs déjà prévisibles. Malgré cet effort financier sans précédent, Québec n’a aujourd’hui aucune assurance que l’usine de Bécancour pourra s’approvisionner autrement qu’en important du minerai venant possiblement d’Australie. La logique même du projet intégré s’effondre : la mine ne suit plus, l’usine devra fonctionner avec des ressources externes, et la chaîne de valeur québécoise tant célébrée devient théorique.
Une répétition du scénario Northvolt?
Le cas Nemaska s’inscrit dans une tendance désormais trop claire pour être ignorée. La filière batterie québécoise a été marquée ces derniers mois par une succession d’échecs ou de reculs : l’effondrement de Lithion Technologies, l’abandon d’un projet majeur par Vale, les difficultés persistantes chez Ultium CAM, la controverse et les retards chez Northvolt, et maintenant la suspension du volet minier de Nemaska Lithium. Chaque dossier, pris isolément, pourrait être qualifié d’accident industriel. Ensemble, ils dessinent un modèle économique fondé davantage sur l’optimisme politique que sur la réalité des marchés, et dans lequel Québec assume systématiquement le risque pendant que les partenaires privés ajustent leurs priorités en fonction des fluctuations internationales.
Un édifice idéologique construit sur du sable
Ce qui frappe dans l’ensemble de ces projets, c’est la récurrence d’un même schéma, toujours présenté comme novateur mais fondamentalement fragile. On met en branle des investissements publics massifs avant même que les volets techniques ne soient matures. On s’appuie sur des projections de rentabilité issues de conjonctures exceptionnelles — celles des années où le lithium atteignait des prix stratosphériques — sans considérer que le marché pourrait revenir à des niveaux plus modestes. On mise sur une croissance rapide et soutenue de la demande en véhicules électriques, alors même que plusieurs analyses internationales signalaient déjà un ralentissement. On prétend bâtir une chaîne d’approvisionnement locale, mais on découvre ensuite que l’élément le plus essentiel, soit la matière première, n’est ni garanti ni disponible dans les volumes nécessaires.
Résultat : une filière dite « intégrée » qui, loin d’être un écosystème cohérent, devient une juxtaposition de projets dépendants de subventions publiques et vulnérables à la moindre friction technique ou stratégique. Nemaska Lithium, censée représenter la démonstration la plus aboutie de cette intégration verticale, se retrouve dans la position paradoxale d’une entreprise dont l’usine avance mais dont la mine recule — une absurdité que seule l’intervention publique massive permet de maintenir en vie.
La suspension du volet minier de Nemaska Lithium révèle un malaise profond qui dépasse de loin le cas particulier de Whabouchi. Elle montre que la stratégie industrielle de la filière batterie repose sur des bases instables, où les impératifs politiques ont souvent primé sur les analyses économiques. L’État québécois a engagé près d’un milliard dans un projet dont la cohérence interne n’est déjà plus assurée. La mine est suspendue, l’usine devra importer sa matière première, les partenaires réévaluent leurs priorités et les échéanciers s’étirent sans cesse.
On voulait une filière batterie. On se retrouve avec une succession de projets en pause, de mines suspendues, d’usines déconnectées de leur approvisionnement, d’investissements colossaux sans rendement clair et d’un modèle économique qui peine à se matérialiser autrement que dans les communiqués. Entre le rêve politique et la réalité industrielle, l’écart n’a jamais été aussi flagrant. Nemaska Lithium, loin d’être le pilier annoncé, devient le symbole d’un pari idéologique où le contribuable assume tout le risque tandis que les fondations du projet se dérobent sous nos pieds.



