Northvolt : de nouvelles révélations dans un fiasco sans fin

Depuis plus de deux ans, la filière batterie était présentée par le gouvernement Legault comme l’horizon industriel du Québec, la voie royale vers une transition énergétique glorieuse, un « moment d’audace » qui devait replacer la province sur la carte mondiale des technologies vertes. Aujourd’hui, après une suite de révélations troublantes publiées par Le Journal de Montréal, l’épisode Northvolt apparaît pour ce qu’il était : non pas une révolution industrielle, mais un pari politique précipité, idéologique, et structurellement voué à l’échec. Les informations dévoilées par Sylvain Larocque, Francis Halin et Jean-François Cloutier confirment point par point ce que plusieurs analystes — dont nous-mêmes — annonçaient depuis le début : Northvolt n’était pas un projet d’avenir, mais une illusion coûteuse.

L’histoire du fiasco n’est pas seulement celle d’une entreprise défaillante. C’est d’abord celle d’un État qui a perdu le sens des priorités, de la prudence et de la rigueur. Les documents obtenus par les journalistes démontrent à quel point Québec était prêt à tout pour accrocher un trophée industriel, quitte à ignorer ses propres exigences, à assumer les risques d’autrui et à dérouler un tapis rouge financier que même les géants miniers, les alumineries et les barrages historiques n’ont jamais obtenu.

Un terrain surpayé, sans évaluation indépendante

Dans leur enquête, Sylvain Larocque, Francis Halin et Jean-François Cloutier montrent que le gouvernement Legault a consenti un prêt de 240 millions de dollars pour l’achat d’un terrain à McMasterville et Saint-Basile-le-Grand, sans exiger l’évaluation indépendante pourtant prévue contractuellement. Ce point est central, car il illustre la logique d’empressement politique qui a accompagné tout le dossier. Alors que la convention de prêt exigeait clairement un rapport signé par un évaluateur accrédité de l’AACI, Québec s’est contenté d’une analyse préparée par CBRE, un courtier directement impliqué dans la transaction.

Le contraste entre le prix réel payé et la valeur objective du terrain est saisissant. Le Journal rappelle que les anciens propriétaires avaient acquis la propriété pour 20 millions en 2015, une somme qu’un rapport indépendant commandé par Luc Poirier évaluait encore à seulement 85 millions en 2020. Northvolt, elle, a payé douze fois plus. Et Québec a financé la totalité de la transaction sans exiger la vérification essentielle qui aurait dû être la première étape de toute diligence raisonnable. Dans le climat politique fébrile de 2023, alors que François Legault présentait le projet comme « le plus grand investissement privé de l’histoire récente du Québec », la prudence a cédé la place à l’obsession de conclure.

Des fonds publics transférés aux États-Unis

Un autre volet de l’enquête du Journal renforce le sentiment d’improvisation. En novembre 2024, Northvolt et Investissement Québec signent un document révélant que l’entreprise a déposé l’ensemble des fonds liés au projet — incluant l’argent du gouvernement et de la Caisse de dépôt — dans trois comptes de la banque américaine JP Morgan, à New York. Québec a dû lui demander expressément de transférer ces sommes vers des comptes ouverts au Québec, mais même à l’été 2025, près de 1,8 million y dormaient encore.

Ce détail apparemment technique a un poids politique immense. Il montre que les sommes québécoises ne servaient pas à structurer une filière locale : elles circulaient dans l’écosystème financier américain, loin de tout contrôle direct. C’est exactement ce que dénonçaient les critiques de la filière batterie : l’argent sortait du pays avant même qu’une seule batterie n’ait été produite.

Des conditions de prêt dignes d’un cadeau politique

L’enquête du Journal rappelle aussi que le prêt de 240 millions était assorti d’un taux d’intérêt avantageux de 4,99 %, correspondant au coût des fonds gouvernementaux. Mais surtout, Northvolt bénéficiait d’un moratoire de près de trois ans sur les intérêts et de cinq ans sur le capital. L’État ne se comportait plus en prêteur prudent, mais en partenaire complaisant d’un projet qu’il tenait absolument à voir naître. Dans les faits, Québec se retrouvait en position d’assumer le risque principal d’une entreprise privée qui, dès 2023, présentait un modèle d’affaires fragile et tributaire d’un marché déjà en ralentissement.

Lorsque le château de cartes s’est effondré, Québec a récupéré environ 198 millions en saisissant les comptes, mais il manque encore 63 millions — une somme que le gouvernement a dû inscrire comme créance garantie dans les procédures d’insolvabilité. Cette perte directe s’ajoute à l’investissement de 268 millions effectué en 2023, désormais disparu. L’addition réelle d’un fiasco financé en grande partie par des fonds publics commence seulement à apparaître.

Une avalanche d’aides publiques, sans précédent dans l’histoire québécoise

Les chiffres exposés par Le Journal sont vertigineux. Québec était prêt à investir 1,37 milliard dans la construction de l’usine, dont plus de 400 millions « pardonnables », ainsi que 1,53 milliard pour subventionner la production. Ottawa, de son côté, envisageait 1,34 milliard pour la construction et plus de 3 milliards pour la production. Au total, plus de sept milliards de dollars d’argent public étaient engagés dans ce projet — un niveau de soutien étatique que même Hydro-Québec ou la sidérurgie n’ont jamais obtenu dans l’histoire contemporaine.

Les journalistes révèlent par ailleurs que Northvolt avait déjà reçu, avant même l’annonce publique du projet, une confirmation provisoire du ministère des Finances l’admettant au Nouveau congé fiscal pour grands projets d’investissement. Ce geste montre que l’État avait accepté d’alléger massivement la fiscalité de l’entreprise suédoise avant d’avoir validé les paramètres du projet, les coûts réels ou même les justifications techniques associées.

Aucun acheteur sérieux pour un projet pourtant “révolutionnaire”

Le dernier élément soulevé par l’enquête, et non le moindre, tient au fait que Northvolt n’a trouvé aucun véritable repreneur pour son projet québécois. Selon les documents déposés en cour et cités par Le Journal, l’entreprise avait mandaté Boston Consulting Group et Société Générale pour sonder le marché. Résultat : trois offres non contraignantes reçues en juillet, puis plus rien. Les soumissionnaires se sont retirés ou proposaient des sommes dérisoires, et même Lyten — qui a racheté les actifs européens de Northvolt — n’a manifesté aucun intérêt pour l’aventure québécoise.

Un projet vendu comme la pointe de la révolution technologique mondiale, porté par des chefs d’État, soutenu par un concert de subventions et d’avantages fiscaux, ne trouvait pas preneur une fois débarrassé de ses effets d’annonce. Le signal est limpide : Northvolt Québec ne représentait pas une opportunité industrielle, mais un gouffre financier dont personne ne voulait hériter.

Un naufrage politique avant tout

En publiant ces révélations, Sylvain Larocque, Francis Halin et Jean-François Cloutier mettent en lumière le cœur du problème. Northvolt n’est pas seulement un fiasco entrepreneurial ; c’est un échec politique majeur. Le gouvernement Legault a misé des sommes astronomiques sur une filière construite sur des projections intenables, un marché saturé, des technologies instables et une dépendance structurelle à la Chine — une dépendance que plusieurs chercheurs et journalistes, dont nous, exposions depuis 2023.

À mesure que s’effondrent les illusions européennes sur les véhicules électriques, que les ventes stagnent, que les constructeurs reculent, que les États abandonnent leurs cibles, le Québec découvre qu’il a voulu bâtir une industrie sur du sable. L’empressement, le manque de vérification, les avantages fiscaux accordés avant l’heure, les conditions de prêt à la limite du raisonnable et la fuite des fonds hors du Québec ne sont pas des accidents : ils sont les symptômes d’une obsession politique.

Le cas Northvolt révèle la fragilité d’une stratégie gouvernementale qui a confondu pari technologique et politique industrielle. Avant même qu’une pelle n’entre dans le sol, les coûts réels, les risques systémiques et la dépendance stratégique étaient visibles pour qui voulait bien les voir. Les documents dévoilés par Le Journal confirment ce que plusieurs répétaient : ce projet n’était pas une révolution verte, mais une opération de relations publiques où l’État a confondu vitesse et vision.

Aujourd’hui, il reste une friche, des comptes vides, des centaines de millions perdus, et l’impression durable que le Québec a été le dernier à croire à une utopie que le reste du monde abandonnait déjà.

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