Pendant que le débat énergétique québécois s’enlise dans les arbitrages de blocs d’électricité, les négociations industrielles au cas par cas et l’expansion éolienne fragmentée, l’Ontario avance sur un tout autre terrain. La province voisine vient de franchir une étape décisive vers ce qui pourrait devenir la plus grande centrale nucléaire au monde.
Dans un article publié le 13 février 2026, Brian Zinchuk, éditeur et propriétaire de Pipeline Online, analyse d’abord ce projet sous l’angle de ses conséquences pour la Saskatchewan. Il montre comment les choix technologiques et industriels de l’Ontario auront un impact direct sur la trajectoire nucléaire de l’Ouest canadien. Mais à la lecture de son analyse, une évidence s’impose : si la Saskatchewan doit réfléchir stratégiquement à ces développements, le Québec aurait tout autant intérêt à faire le même exercice.
Un projet d’une ampleur inédite : jusqu’à 10 000 MW
Selon Brian Zinchuk, Ontario Power Generation (OPG) a signé un protocole d’entente avec la municipalité de Port Hope afin d’avancer le projet New Nuclear at Wesleyville. Le site, situé à l’est de Toronto, pourrait accueillir jusqu’à 10 000 mégawatts de capacité nucléaire.
Pour mesurer l’ampleur de ce chiffre, Zinchuk compare d’abord avec la Saskatchewan : si tous ses barrages étaient pleins, toutes ses turbines au charbon et au gaz en fonction et tous ses parcs éoliens et solaires à plein régime, la province atteindrait environ 6 125 MW. En période normale, elle consomme plutôt entre 2 800 et 3 500 MW. Wesleyville, à pleine capacité, pourrait donc alimenter cette province à elle seule — et davantage.
Mais la comparaison devient encore plus parlante lorsqu’on la transpose au Québec. La capacité installée totale d’Hydro-Québec dépasse 45 000 MW, principalement hydraulique. Toutefois, la pointe hivernale québécoise s’approche déjà des 40 000 MW lors des grands froids, ce qui réduit considérablement les marges disponibles. Autrement dit, une installation de 10 000 MW représenterait à elle seule environ le quart de la puissance actuellement appelée lors des pointes hivernales québécoises.
Ce n’est pas un ajout marginal. C’est l’équivalent de plusieurs grands barrages ou d’un redéploiement complet de la capacité de base dans une province comme le Québec.
Il ne s’agit pas d’une capacité théorique intermittente. Comme le rappelle Zinchuk, la puissance nominale d’une centrale nucléaire est atteinte de manière régulière, hors périodes d’entretien et de rechargement. On parle ici d’électricité de base, pilotable, stable, structurante — précisément le type d’énergie qui sécurise un réseau en période de pointe et qui soutient l’industrialisation lourde.
Le calendrier impressionne tout autant. OPG prévoit une préparation du site dès 2030, un début de construction vers 2033 et une mise en service autour de 2040. Chaque unité fonctionnerait environ 70 ans, et le déclassement final du dernier réacteur pourrait s’étendre… jusqu’en 2160. On planifie donc sur plus d’un siècle.
Une approche de flotte nationale : un enjeu industriel majeur
L’article de Zinchuk insiste sur un élément stratégique qui dépasse l’Ontario : la possibilité d’une approche coordonnée à l’échelle canadienne. Les projets d’OPG, de Bruce Power en Ontario, de SaskPower en Saskatchewan et d’Energy Alberta pourraient converger vers un même modèle de réacteur.
Les technologies évoquées incluent notamment :
- – Westinghouse Electric Company – AP1000
- – AtkinsRéalis – CANDU MONARK
- – GE Hitachi Nuclear Energy – BWRX-300
Selon Zinchuk, une « flotte » nationale permettrait d’unifier la chaîne d’approvisionnement, la formation des opérateurs, les procédures d’exploitation et même l’approvisionnement en combustible. Cette standardisation générerait des économies d’échelle et consoliderait une filière industrielle canadienne sur plusieurs décennies.
Mais ce choix sera déterminant pour l’avenir de la firme montréalaise AtkinsRéalis, qui détient la technologie CANDU. Si le Canada optait massivement pour un design étranger, la filière nucléaire canadienne pourrait se retrouver marginalisée sur son propre territoire. Zinchuk souligne que le CANDU MONARK serait un « FOAK » — un premier exemplaire — avec les risques technologiques et financiers que cela comporte. À l’inverse, le modèle AP1000 de Westinghouse a déjà été construit ailleurs, bien que ses premiers déploiements aient connu d’importants dépassements de coûts.
Ce débat n’est pas théorique. Il touche directement le Québec.
Hydro-Québec et l’héritage de Gentilly-2
Le Québec a fermé Gentilly-2 en 2012. Depuis, le débat nucléaire est pratiquement absent de la sphère politique provinciale. Pourtant, la grande firme d’ingénierie qui détient la technologie CANDU est basée à Montréal. Le Québec possède toujours un site nucléaire aménagé à Bécancour. Hydro-Québec a développé une expertise mondiale en matière de grands projets énergétiques. Et la demande d’électricité québécoise est appelée à croître sous l’effet combiné de l’électrification, des centres de données et de l’industrialisation.
Pendant que l’Ontario planifie des installations qui fonctionneront jusqu’au siècle prochain, le Québec demeure silencieux sur la question nucléaire. L’écart de perspective est frappant.
Si une flotte nucléaire canadienne émerge sans participation québécoise, Montréal pourrait perdre un rôle stratégique dans la conception et l’ingénierie nucléaire. Gentilly-2 deviendrait alors non seulement un souvenir, mais un symbole d’abandon stratégique.
Uranium canadien, chaîne intégrée et potentiel québécois
Brian Zinchuk rappelle que l’uranium de la Saskatchewan alimente déjà la chaîne nucléaire canadienne, notamment par les installations de conversion de Cameco à Port Hope, en Ontario. Les mines saskatchewanaises figurent parmi les plus riches au monde, et ce sont elles qui soutiennent actuellement l’ensemble de la production canadienne d’uranium destinée au marché national et international.
Dans le scénario évoqué par Zinchuk — celui d’une flotte nucléaire coordonnée entre l’Ontario, la Saskatchewan et possiblement l’Alberta — le combustible proviendrait donc largement du sol canadien, transformé au pays, dans une chaîne intégrée qui couvre l’extraction, la conversion, la fabrication du combustible et l’exploitation des réacteurs.
Cette intégration constitue un avantage stratégique majeur. Contrairement au gaz naturel importé ou à certains minéraux critiques dépendants de chaînes mondiales fragiles, le nucléaire canadien repose déjà sur une ressource domestique abondante. Selon les chiffres cités par Zinchuk à partir du communiqué officiel ontarien, le projet Wesleyville pourrait générer plus de 10 500 emplois et contribuer à hauteur de 235 milliards de dollars au PIB ontarien sur la durée de vie des installations. Il ne s’agit donc pas d’un simple ajout de capacité électrique, mais d’une stratégie industrielle lourde et de longue durée.
Le Québec, pour sa part, n’est pas absent du portrait géologique. Plusieurs régions — notamment le bassin des monts Otish au centre-nord du Québec et certains secteurs de la Baie-James et de l’ouest québécois — ont fait l’objet d’explorations et présentent un potentiel uranifère documenté. Des projets comme Matoush, près de Chibougamau, ont démontré la présence de ressources significatives.
Cependant, aucun site n’est actuellement en exploitation. Depuis le milieu des années 2010, le Québec maintient un moratoire de facto sur l’exploration et l’exploitation de l’uranium, ce qui empêche toute mise en production commerciale malgré le potentiel géologique reconnu.
Autrement dit, dans une éventuelle relance nucléaire pancanadienne, le Québec pourrait théoriquement participer à la chaîne d’approvisionnement en amont. Il possède le territoire, les indices géologiques et l’expertise minière générale. Mais pour l’instant, il a choisi de rester en retrait.
Si le Canada consolide une filière nucléaire intégrée pour les cinquante à cent prochaines années, la question pour le Québec ne sera pas seulement énergétique. Elle sera industrielle, minière et stratégique : veut-il redevenir un maillon actif de cette architecture ou maintenir son exclusion volontaire?
À l’heure des choix : spectateur ou acteur?
Le contraste devient inévitable. Le Québec a bâti son développement au XXe siècle sur des barrages colossaux et une vision énergétique ambitieuse. Aujourd’hui, le discours dominant met surtout l’accent sur l’efficacité, la gestion de la rareté et l’expansion intermittente.
L’Ontario parle d’expansion de la capacité de base. Elle parle de croissance industrielle, de chaîne d’approvisionnement nationale, de formation de main-d’œuvre spécialisée et d’infrastructures planifiées sur cent ans.
Pendant que l’Ontario prépare un projet dont le démantèlement final pourrait survenir en 2160, le Québec débat de ses marges de manœuvre à court terme. La différence n’est pas seulement technique ; elle est civilisationnelle.
L’analyse de Brian Zinchuk porte d’abord sur les implications pour la Saskatchewan. Mais ses conclusions dépassent largement cette province. Le Canada semble s’engager dans un nouveau cycle nucléaire structurant.
La question qui se pose désormais au Québec est simple, mais fondamentale : participera-t-il à cette relance stratégique ou choisira-t-il de rester en marge?
Le nucléaire revient au cœur de la politique énergétique canadienne. Il revient sous la forme de projets massifs, planifiés sur plusieurs générations, appuyés par une logique industrielle intégrée.
Reste à savoir si le Québec entend redevenir un acteur de cette ambition — ou s’il se contentera d’en observer le déploiement depuis la rive opposée du Saint-Laurent.



