Ormuz : la crise des engrais rappelle que le pétrole et le gaz servent aussi à nourrir le monde

Quelques mois après la fermeture du détroit d’Ormuz, les conséquences du conflit au Moyen-Orient ne se limitent plus au prix du pétrole ou du gaz naturel. La perturbation prolongée de l’une des principales artères commerciales de la planète commence maintenant à bouleverser directement le marché mondial des engrais, au point où certains agriculteurs réduisent leurs achats et où des producteurs anticipent déjà des répercussions sur les rendements agricoles.

Le phénomène illustre une réalité souvent oubliée dans le débat énergétique : les hydrocarbures ne servent pas uniquement à alimenter des voitures, chauffer des bâtiments ou produire de l’électricité. Le gaz naturel, le pétrole et leurs sous-produits constituent également des matières premières essentielles de l’industrie chimique moderne — notamment pour fabriquer les engrais dont dépend une grande partie de la production alimentaire mondiale.

Les derniers résultats de Nutrien offrent aujourd’hui une illustration concrète de cette chaîne de transmission.

Selon le Globe and Mail, qui rapporte les déclarations faites jeudi par la direction du géant saskatchewanais des engrais, environ le tiers des engrais échangés mondialement passe normalement par le corridor du Moyen-Orient aujourd’hui perturbé. Le détroit constitue également une voie majeure pour le gaz naturel et le soufre nécessaires à la fabrication de différents types de fertilisants.

Et après plusieurs mois de crise, les prix élevés commencent à avoir une conséquence prévisible : certains agriculteurs achètent moins d’engrais.

Les agriculteurs commencent à réduire leurs achats

Nutrien, premier producteur mondial de potasse, a annoncé cette semaine des bénéfices inférieurs aux attentes pour son deuxième trimestre. Selon Reuters, les volumes de fertilisants azotés vendus par l’entreprise ont diminué de 25,3 % pour atteindre 2,253 millions de tonnes.

Le chef de la direction de Nutrien, Ken Seitz, reconnaît désormais que le prix élevé de certains produits provoque une véritable « destruction de la demande ».

Le problème est particulièrement marqué dans le phosphate, mais commence également à toucher les engrais azotés. Les agriculteurs se trouvent devant une équation économique difficile : le prix de plusieurs fertilisants a fortement augmenté alors que les prix de grandes cultures comme le maïs, le soya et le canola ont été relativement faibles.

Cette situation est précisément celle que craignaient les économistes agricoles au début du conflit.

Contrairement à une simple hausse temporaire du prix de l’essence, une augmentation du coût des engrais peut produire ses effets avec plusieurs mois de retard. Un producteur qui réduit aujourd’hui ses applications de fertilisants peut diminuer ses dépenses immédiatement, mais il risque également d’obtenir un rendement inférieur lors de la prochaine récolte.

C’est donc la production alimentaire future, et non nécessairement le prix d’une épicerie cette semaine, qui constitue le principal enjeu.

Des engrais 35 % plus chers qu’il y a un an

La Banque mondiale estimait en juin que les prix mondiaux des engrais avaient augmenté de 35 % au cours des cinq premiers mois de 2026 par rapport à la même période en 2025.

Son indice des prix des fertilisants avait déjà bondi de plus de 12 % au seul premier trimestre et atteint au printemps son niveau le plus élevé depuis octobre 2022. La Banque mondiale prévoit maintenant une hausse de plus de 30 % de son indice pour l’ensemble de 2026.

L’urée, l’un des engrais azotés les plus utilisés au monde, a été particulièrement touchée. Son prix avait dépassé 850 $ US la tonne métrique en avril, soit environ 80 % de plus qu’en février, avant le déclenchement de la crise.

La Banque mondiale prévoit une augmentation moyenne de près de 60 % du prix de l’urée en 2026.

La raison est essentiellement géographique.

Le Moyen-Orient constitue l’un des grands centres mondiaux de production d’engrais azotés, notamment grâce à son abondance de gaz naturel bon marché. Près du quart des exportations mondiales d’urée proviennent normalement de la région, selon la Banque mondiale.

Reuters rapportait dès avril que l’approvisionnement provenant de la gigantesque industrie qatarie avait été interrompu et que les flux d’ammoniac et de soufre avaient eux aussi été fortement perturbés.

Le soufre : l’autre conséquence méconnue du pétrole

Le cas du phosphate démontre encore plus clairement pourquoi il est trompeur de réduire les hydrocarbures à leur utilisation comme combustible.

Une partie importante du soufre industriel mondial est récupérée lors du raffinage du pétrole et du traitement du gaz naturel. Ce soufre sert ensuite notamment à produire de l’acide sulfurique, indispensable à la transformation du minerai phosphaté en fertilisants utilisables.

Or, c’est précisément cette chaîne qui est aujourd’hui bouleversée.

Dans une analyse publiée par MarketWatch, Kenneth Rapoza souligne que le prix du soufre est passé d’environ 100 $ US à plus de 1 200 $ US la tonne métrique depuis le début de la crise, une multiplication spectaculaire alimentée par la raréfaction des approvisionnements du Golfe et par la demande chinoise.

Le producteur américain Mosaic affirme maintenant que cette pénurie pourrait faire diminuer la production mondiale de phosphate d’environ 30 millions de tonnes par rapport à l’année précédente, selon Reuters.

L’entreprise a elle-même réduit sa production devant l’explosion du coût de ses intrants.

Autrement dit, la fermeture d’une route pétrolière au Moyen-Orient finit par diminuer la quantité d’engrais disponible pour un agriculteur à des milliers de kilomètres.

Et la Chine resserre encore davantage le marché

À cette crise d’approvisionnement s’ajoute un deuxième facteur : la Chine.

Pékin occupe une position particulière puisqu’elle est à la fois un immense consommateur de soufre et l’un des principaux producteurs mondiaux de phosphate.

Selon MarketWatch, la Chine limite actuellement certaines exportations d’engrais tout en achetant massivement du soufre sur les marchés internationaux. Les États-Unis exportent environ deux millions de tonnes métriques de soufre par année et la Chine en est le principal acheteur.

Le résultat est un double resserrement : moins de soufre disponible pour certains producteurs occidentaux, et moins de fertilisants chinois disponibles sur le marché mondial.

La crise d’Ormuz devient ainsi autre chose qu’un problème strictement moyen-oriental. Elle révèle l’interdépendance extraordinaire de chaînes industrielles dans lesquelles énergie, chimie, agriculture et géopolitique sont intimement liées.

La facture alimentaire pourrait venir plus tard

La hausse vertigineuse des engrais ne signifie toutefois pas que le prix des aliments augmentera dans les mêmes proportions.

C’est une distinction importante.

Pour l’instant, les stocks agricoles mondiaux demeurent relativement confortables et les prix de plusieurs céréales restent faibles. La Banque mondiale prévoit ainsi que les prix mondiaux des produits alimentaires n’augmenteront que d’environ 2 % en 2026 dans son scénario de référence, malgré une augmentation beaucoup plus importante du coût des fertilisants.

Il existe également un décalage temporel considérable entre le prix d’un sac d’engrais et celui du pain ou de la viande à l’épicerie.

Mais les dernières données de Nutrien et Mosaic montrent pourquoi ce scénario relativement rassurant pourrait éventuellement se détériorer : les agriculteurs commencent précisément à réduire leurs achats.

La Banque mondiale avertissait d’ailleurs en juin que les conséquences d’une utilisation réduite des engrais durant les premiers mois de l’année pourraient ne devenir visibles qu’au moment des récoltes.

Mosaic prévoit elle aussi que des applications insuffisantes de phosphate finiront par réduire les rendements agricoles.

L’enjeu n’est donc plus seulement le coût actuel des intrants. Il devient celui de la quantité de nourriture qui pourra être produite lors des prochaines saisons.

Pour des consommateurs nord-américains qui sortent à peine de la forte poussée inflationniste ayant suivi la pandémie — et qui a notamment marqué les années de l’administration Biden aux États-Unis — une nouvelle pression sur les prix alimentaires serait particulièrement mal accueillie.

Le Québec avait envisagé de produire sa propre urée

Cette crise ramène également à l’avant-plan un dossier que nous avions évoqué en mars : celui du projet d’usine d’urée de Bécancour.

En 2012, Indian Farmers Fertiliser Cooperative et La Coop fédérée, aujourd’hui Sollio Groupe Coopératif, avaient proposé la construction d’un vaste complexe de production d’engrais azotés au Québec.

L’usine devait produire entre 1,3 et 1,6 million de tonnes d’urée par année.

À l’échelle de la crise actuelle, il est difficile de ne pas remarquer ce qu’aurait représenté aujourd’hui une telle capacité de production située au cœur de l’Amérique du Nord, loin du détroit d’Ormuz.

Le projet avait finalement été suspendu lorsque ses coûts avaient grimpé jusqu’à environ deux milliards de dollars et n’a jamais été réalisé.

Il reposait cependant lui aussi sur un élément incontournable : un approvisionnement massif et compétitif en gaz naturel.

Le gaz naturel n’est pas seulement un combustible

C’est précisément ce que la crise actuelle permet de rappeler.

Pour fabriquer un engrais azoté, il faut d’abord produire de l’ammoniac. Le procédé industriel dominant utilise le gaz naturel à la fois comme source d’énergie et surtout comme source d’hydrogène.

Le gaz devient donc littéralement une matière première incorporée au processus qui permet de fertiliser les récoltes.

Le même raisonnement vaut pour le pétrole et le gaz dont le traitement produit le soufre nécessaire à l’industrie phosphatière.

Il existe ainsi tout un univers industriel derrière les hydrocarbures que le débat public sur la transition énergétique tend parfois à oublier : engrais, pétrochimie, plastiques, solvants, médicaments, matériaux synthétiques et innombrables procédés chimiques.

La crise d’Ormuz en fournit aujourd’hui une démonstration presque pédagogique.

Une installation gazière endommagée dans le Golfe peut réduire la production d’urée. Une interruption du raffinage peut raréfier le soufre. Le soufre plus cher peut forcer un producteur de phosphate américain à ralentir sa production. L’engrais plus cher peut pousser un agriculteur à en appliquer moins. Et cette décision peut finalement réduire le rendement de sa récolte plusieurs mois plus tard.

L’énergie devient alors une question alimentaire.

L’avantage stratégique nord-américain

La situation souligne également la position relativement enviable de Nutrien.

Les onze usines nord-américaines d’engrais azotés de l’entreprise utilisent principalement du gaz provenant du Canada et des États-Unis. Sa potasse provient directement des immenses gisements de Saskatchewan.

Cette intégration explique pourquoi l’entreprise est moins vulnérable que de nombreux concurrents aux ruptures physiques d’approvisionnement dans le détroit d’Ormuz.

Le problème pour Nutrien est désormais surtout indirect : ses clients internationaux peuvent difficilement absorber indéfiniment la hausse des prix.

Voilà précisément ce que signifie l’autonomie énergétique dans un contexte géopolitique instable.

Il ne s’agit pas nécessairement de produire absolument tout à l’intérieur de ses frontières. Il s’agit de disposer des ressources, des infrastructures et des capacités industrielles permettant d’éviter qu’une crise survenue à l’autre bout du monde puisse interrompre une fonction aussi élémentaire que la production alimentaire.

Une nouvelle occasion de réfléchir à l’autonomie québécoise

Pour le Québec, le constat demeure donc essentiellement celui que nous faisions au début de la crise, mais les événements lui donnent aujourd’hui davantage de poids.

Nous disposons de ressources phosphatées considérables. Le Canada possède les plus importantes capacités de potasse du monde occidental. L’Amérique du Nord dispose d’immenses réserves de gaz naturel.

Ce qui manque davantage, particulièrement au Québec, ce sont les capacités industrielles permettant de transformer ces ressources en produits finis.

Le projet d’urée de Bécancour aurait constitué l’une de ces capacités.

Cela ne signifie évidemment pas que sa relance serait aujourd’hui automatiquement rentable ni même souhaitable sous sa forme originale. Les conditions économiques ayant conduit à son abandon demeurent pertinentes.

Mais l’épisode démontre pourquoi la valeur d’une infrastructure industrielle ne peut pas toujours être mesurée uniquement au prix du marché du jour.

Une usine d’engrais située à Bécancour peut sembler superflue lorsque les chaînes mondiales fonctionnent parfaitement et que l’urée peut être importée à faible coût.

Elle prend une valeur entièrement différente lorsque le quart ou le tiers du commerce mondial concerné dépend d’un passage maritime de quelques dizaines de kilomètres contrôlé par des puissances engagées dans une guerre.

C’est la même leçon qui revient depuis la pandémie, la guerre en Ukraine et maintenant la crise d’Ormuz : l’efficacité économique maximale et la résilience stratégique ne sont pas toujours la même chose.

Et lorsqu’il est question d’énergie, cette résilience dépasse largement le prix payé à la pompe.

Elle touche aussi ce que nous mettons dans nos champs — et éventuellement dans nos assiettes.

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