La crise énergétique provoquée par la guerre au Moyen-Orient et les perturbations dans le détroit d’Ormuz ravive un débat stratégique au Canada : celui du rôle que pourrait jouer le pays comme fournisseur fiable d’énergie et de ressources essentielles pour ses alliés.
On pense d’abord au pétrole et au gaz naturel liquéfié, qui transitent massivement par ce corridor maritime vital. Pourtant, derrière l’enjeu visible des hydrocarbures se profile une autre vulnérabilité, plus discrète mais tout aussi lourde de conséquences : celle des engrais agricoles.
Car lorsqu’on parle de gaz naturel, on ne parle pas seulement de chauffage, d’électricité ou de carburant. On parle aussi, en arrière-plan, de la capacité même des sociétés modernes à maintenir leur production agricole. Une perturbation durable de l’approvisionnement mondial en gaz ou en intrants liés au gaz ne menace pas uniquement les marchés de l’énergie : elle peut aussi se répercuter sur les coûts de production alimentaire, sur les rendements agricoles et, à terme, sur la sécurité alimentaire de nombreux pays.
Dans ce contexte, un projet industriel majeur qui avait été envisagé au Québec au début des années 2010 — et qui n’a finalement jamais vu le jour — illustre de manière frappante une occasion stratégique manquée.
Un projet industriel de plus d’un milliard de dollars
En 2012, la coopérative agricole indienne Indian Farmers Fertiliser Cooperative (IFFCO) et la coopérative québécoise La Coop fédérée (aujourd’hui Sollio Groupe Coopératif) annonçaient un projet de construction d’une gigantesque usine d’engrais azotés dans le parc industriel et portuaire de Bécancour.
L’investissement prévu atteignait environ 1,2 à 1,6 milliard de dollars, ce qui en aurait fait l’un des plus importants projets industriels au Québec depuis des décennies.
L’usine devait produire entre 1,3 et 1,6 million de tonnes d’urée par année, un fertilisant essentiel à l’agriculture mondiale, ainsi qu’environ 760 000 tonnes de liquide d’échappement diesel (DEF) utilisé dans les moteurs modernes.
Une partie de cette production aurait été destinée au marché nord-américain, tandis que l’autre devait être exportée à l’international, notamment vers l’Inde.
Le choix de Bécancour n’était pas anodin. Le site offrait plusieurs avantages stratégiques : accès au réseau ferroviaire, au fleuve Saint-Laurent pour l’exportation maritime et à une importante zone industrielle déjà équipée pour accueillir de grands complexes chimiques.
Le rôle central du gaz naturel
Comme c’est le cas pour la quasi-totalité de l’industrie mondiale des engrais azotés, le projet reposait sur un élément clé : le gaz naturel.
Le gaz est utilisé pour produire l’hydrogène nécessaire à la fabrication de l’ammoniac, qui constitue la base des fertilisants azotés comme l’urée. Autrement dit, le gaz naturel n’est pas seulement une source d’énergie : il est la matière première essentielle de l’agriculture moderne. Sans gaz naturel, il n’y a tout simplement pas d’engrais industriels.
Dans un monde de huit milliards d’habitants, cela signifie que l’approvisionnement en gaz influence directement la sécurité alimentaire mondiale.
Le paradoxe énergétique du Québec
Le Québec possède pourtant un atout géologique qui aurait pu alimenter ce type de projet : la formation d’Utica, un important gisement de gaz de schiste situé sous la vallée du Saint-Laurent. Des estimations publiées dans les années 2010 évoquaient des ressources potentielles considérables, comparables à celles de plusieurs bassins gaziers nord-américains.
Mais contrairement à l’Alberta ou à la Pennsylvanie, l’exploitation de ces ressources a été bloquée au Québec par des moratoires successifs et par une opposition politique forte au développement du gaz de schiste. Résultat : le Québec se retrouve dans une situation paradoxale.
La province dispose d’un immense potentiel gazier sous son territoire, mais choisit de ne pas l’exploiter, tout en important du gaz provenant d’autres juridictions.
Un projet suspendu avant même sa réalisation
Le projet IFFCO a d’abord progressé rapidement. Le gouvernement du Québec avait donné son autorisation environnementale en 2014 après l’analyse du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE). Mais la situation économique du projet s’est progressivement détériorée.
En décembre 2014, les promoteurs annoncent la suspension du projet, expliquant qu’ils doivent revoir son financement alors que les coûts ont presque doublé pour atteindre environ deux milliards de dollars. Malgré plusieurs tentatives de relance dans les années suivantes, l’usine ne sera finalement jamais construite.
Une occasion stratégique à l’ère des crises énergétiques
À l’époque, l’abandon du projet avait surtout été présenté comme un revers industriel. Mais avec les crises énergétiques et géopolitiques actuelles, son importance apparaît sous un jour différent.
Comme le rappellent de nombreux analystes énergétiques, le gaz naturel ne sert pas seulement à produire de l’électricité ou à chauffer des bâtiments. Il est aussi au cœur de la production mondiale d’engrais, dont dépend directement l’agriculture moderne.
Or, près du tiers des exportations mondiales d’engrais azotés transite normalement par le détroit d’Ormuz, aujourd’hui perturbé par la guerre en Iran. Dans ce contexte, des installations de production situées en Amérique du Nord — dans un environnement politique stable — pourraient représenter un atout stratégique majeur.
Une question stratégique pour le Québec
L’exemple du projet IFFCO pose donc une question fondamentale pour le Québec. Alors que la province débat surtout de l’électricité et des énergies renouvelables, une partie importante de l’économie mondiale — agriculture, chimie, pétrochimie — continue de dépendre du gaz naturel.
Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes et de fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales, les ressources énergétiques deviennent à nouveau des instruments de puissance économique et stratégique.
Le Québec se trouve ainsi devant un choix : continuer à considérer le gaz naturel comme une ressource indésirable, ou reconnaître qu’il pourrait jouer un rôle dans une stratégie industrielle plus large — notamment dans des secteurs aussi essentiels que la production d’engrais et la sécurité alimentaire mondiale. La crise actuelle rappelle une réalité simple : dans un monde instable, l’énergie et l’agriculture sont indissociables.



