Depuis des années, le débat sur l’immigration temporaire au Canada s’est concentré presque exclusivement sur les volumes d’entrées — travailleurs étrangers, étudiants internationaux, détenteurs de visas temporaires. Or, une déclaration récente de la ministre fédérale de l’Immigration vient révéler un fait autrement plus troublant : le gouvernement canadien ne dispose pas d’un mécanisme simple et centralisé pour savoir combien de ces personnes quittent effectivement le territoire une fois leur statut expiré.
C’est ce que rapporte The Canadian Press, dans un article signé par David Baxter et publié par CTV News le 31 janvier 2026.
Une capacité qui n’existait tout simplement pas
La ministre de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté, Lena Metlege Diab, affirme vouloir doter son ministère de la capacité de suivre les sorties du territoire des détenteurs de visas temporaires. Une volonté qui, en creux, confirme que cette capacité n’existait pas jusqu’ici.
Dans une entrevue téléphonique accordée à The Canadian Press, la ministre reconnaît que son ministère et l’Agence des services frontaliers du Canada peuvent suivre certains individus ou groupes spécifiques, mais qu’il n’existe aucun outil simple permettant de comptabiliser globalement les départs des résidents temporaires.
« Avions-nous les capacités de faire cela avant ? Non. Devrait-on les avoir ? Je pense que oui », a admis la ministre.
Elle précise que plusieurs pays disposent déjà de tels systèmes et que le Canada devra s’en inspirer, notamment par l’utilisation d’outils numériques.
Des millions de visas qui expirent… sans suivi clair
Selon les données confirmées par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), près de 1,9 million de visas temporaires arrivent à échéance en 2026, incluant les permis de travail et d’études. L’année précédente, plus de 2,1 millions de visas avaient expiré, rapporte The Canadian Press.
Or, jusqu’à maintenant, aucun mécanisme automatisé ne permettait de déterminer si ces personnes avaient effectivement quitté le pays, ou si elles s’y trouvaient toujours sous une autre forme de statut — ou sans statut valide.
Même l’ASFC ne peut pas lier départ et statut migratoire
Devant un comité parlementaire en octobre dernier, Agence des services frontaliers du Canada a reconnu ses propres limites. Aaron McCrorie, vice-président de l’intelligence et de l’application de la loi à l’ASFC, a expliqué que l’agence est capable de savoir qui quitte le Canada, par quel moyen de transport et avec quels documents.
Mais — point crucial — elle ne peut pas déterminer automatiquement si cette sortie est liée à l’expiration d’un visa. Une telle vérification ne peut se faire que manuellement, au cas par cas, un processus qualifié de « très laborieux » par M. McCrorie.
Un lien direct avec l’explosion des demandes d’asile
Cette absence de suivi prend une dimension particulièrement sensible à la lumière des chiffres sur les demandes d’asile. Une réponse écrite à une question de la députée conservatrice Michelle Rempel Garner, citée par The Canadian Press, révèle qu’en 2024, plus de 112 000 détenteurs de visas temporaires et près de 22 000 étudiants étrangers ont demandé l’asile au Canada.
Or, le taux d’acceptation de ces demandes est relativement faible : 14 % pour les titulaires de visas temporaires, et 20 % pour les étudiants. À titre de comparaison, en 2020, environ 6 600 résidents temporaires et 1 100 étudiants avaient présenté une demande d’asile, dont la majorité avait été acceptée.
Le projet de loi C-12 et la tentative de reprise de contrôle
La ministre Diab affirme que le projet de loi fédéral C-12, actuellement à l’étude au Sénat, vise précisément à dissuader l’utilisation de la demande d’asile comme moyen de prolonger un séjour au Canada. Le texte prévoit notamment que les demandes d’asile ne seront plus transmises à la Commission de l’immigration et du statut de réfugié si la personne se trouve au pays depuis plus d’un an à compter du 24 juin 2020.
Reconnaissant que certains migrants ont pu être mal conseillés, la ministre évoque un effort accru de transparence de la part du gouvernement quant aux limites du système.
Une tentative de restaurer la crédibilité du système
Selon The Canadian Press, la ministre inscrit ces mesures dans une stratégie plus large visant à restaurer la confiance du public après une période de croissance rapide des admissions. Le Canada avait fixé un objectif record de 485 000 résidents permanents en 2024, avant de revoir ses cibles à la baisse.
Ottawa affirme avoir admis 393 500 résidents permanents l’an dernier, respectant presque parfaitement son objectif de 395 000. En matière d’immigration temporaire, les données publiques d’IRCC indiquent qu’environ 305 000 travailleurs et étudiants sont arrivés entre janvier et novembre 2025, bien en deçà de la cible annuelle de 673 000.
Une modernisation tardive, mais nécessaire
Enfin, The Canadian Press rapporte que le ministère pilote actuellement plusieurs projets numériques, dont un système limité de renouvellement de passeports en ligne et un projet de visas numériques pour un petit groupe de voyageurs marocains.
La ministre reconnaît toutefois que le système d’immigration canadien est vieillissant et que sa modernisation devra se faire avec prudence.
« C’est un chantier énorme. Ça prendra du temps, mais ça a commencé », a-t-elle déclaré.



