Pendant plus de deux ans, le poste de représentante spéciale du Canada chargée de la lutte contre l’islamophobie aura cristallisé un malaise profond, particulièrement au Québec. Présenté à l’origine comme un outil de cohésion sociale, il est rapidement devenu, aux yeux de nombreux élus et observateurs, le symbole d’un multiculturalisme bureaucratique incapable de distinguer la lutte légitime contre la haine d’un militantisme identitaire assumé.
L’annonce faite cette semaine par le gouvernement Carney de l’abolition de ce poste marque donc une rupture attendue, sinon salutaire. Mais le remplacement par un comité consultatif sur les droits, l’égalité et l’inclusion soulève déjà de nouvelles interrogations.
Une abolition saluée, notamment au Québec
Comme le rapporte Mylène Crête pour La Presse, le ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes, Marc Miller, a confirmé qu’Ottawa mettait fin à deux fonctions : celle de représentante spéciale à la lutte contre l’islamophobie, occupée par Amira Elghawaby, et celle — vacante — d’envoyée spéciale pour la préservation de la mémoire de l’Holocauste et la lutte contre l’antisémitisme. Ces deux postes seront remplacés par un seul comité consultatif.
M. Miller insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas d’un désaveu personnel : « Ce n’est pas une question de qui que ce soit qui était trop controversé ou pas assez prononcé sur un enjeu », a-t-il déclaré en mêlée de presse, ajoutant que le gouvernement souhaitait « passer à la prochaine étape » en mettant l’accent sur l’unité nationale et la conciliation entre les communautés (La Presse, 4 février 2026).
Cette explication convainc peu au Québec. Le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, s’est réjoui ouvertement de la disparition d’un poste qu’il dénonçait depuis sa création en 2023. Selon lui, Mme Elghawaby s’est « prêtée à ce qui fait figure de propagande anti-Québec et anti-laïcité d’une façon très déplorable », un jugement qu’il a réitéré tant dans les propos rapportés par La Presse que par La Presse Canadienne, reprise dans La Voix de l’Est.
Un poste discrédité dès sa création
La controverse entourant Mme Elghawaby ne date pas d’hier. Émilie Bergeron, de La Presse Canadienne, rappelle qu’à peine nommée en 2023 par l’ex-premier ministre Justin Trudeau, elle avait dû s’excuser pour des propos antérieurs affirmant que « la majorité des Québécois » semblaient guidés par un sentiment antimusulman dans le contexte de la Loi sur la laïcité de l’État. Des excuses jugées tardives et insuffisantes, au point où Québec avait formellement demandé sa démission.
L’Assemblée nationale du Québec est même allée plus loin en 2024, en réitérant cette demande à l’unanimité après une nouvelle controverse : une lettre envoyée par Mme Elghawaby aux cégeps et universités du pays, dans laquelle elle recommandait d’« accroître la représentation des professeurs musulmans, palestiniens et arabes » afin de répondre aux tensions liées au conflit israélo-palestinien sur les campus.
Le premier ministre François Legault avait alors dénoncé une proposition « totalement inacceptable », y voyant à la fois une intrusion fédérale dans un champ de compétence provinciale et une remise en cause du principe de laïcité.
Une « bonne nouvelle », mais pas une page complètement tournée
Dans le Journal de Montréal, Anne Caroline Desplanques souligne que le Bloc québécois voit dans l’abolition du poste la fin d’un symbole : celui d’un multiculturalisme qui « confine chaque communauté sans créer d’identité commune ». Une critique de fond qui dépasse la personne d’Amira Elghawaby et vise l’architecture même des politiques identitaires fédérales.
C’est précisément là que la prudence s’impose. Le nouveau Conseil consultatif sur les droits, l’égalité et l’inclusion, appelé à remplacer les deux postes abolis, sera composé d’« intellectuels canadiens et de représentants des communautés », selon le ministère du Patrimoine. Or, ni la composition exacte ni les critères de sélection n’ont été précisés.
Comme l’a prévenu M. Blanchet, toujours cité par La Presse et La Voix de l’Est, cette formule n’est acceptable « qu’à la condition que ce ne soit pas un instrument biaisé sur le plan idéologique ».
Le risque d’un recyclage idéologique
Autrement dit, la suppression d’un poste individuel ne garantit en rien la fin des logiques tribalistes qui ont miné sa crédibilité. Un comité peut facilement devenir une chambre d’écho plus opaque encore, diluant les responsabilités tout en reconduisant les mêmes priorités idéologiques sous un vocabulaire plus consensuel : inclusion, égalité, diversité.
Le Journal de Montréal rappelle par ailleurs que, malgré la multiplication des postes, des bureaux et des budgets — les deux fonctions abolies représentaient un salaire annuel pouvant atteindre plus de 216 000 $ chacune —, les crimes haineux n’ont pas diminué. Les données de Statistique Canada montrent même que la majorité des crimes haineux religieux en 2024 visaient les populations juives, ce qui alimente le scepticisme d’organisations comme le Centre consultatif des relations juives et israéliennes (CIJA), qui réclame désormais des « mesures concrètes » plutôt que des structures symboliques.
Une rupture à confirmer dans les faits
En somme, l’abolition du poste d’Amira Elghawaby constitue une bonne nouvelle sur le plan institutionnel : elle met fin à une fonction discréditée dès son origine et largement perçue comme hostile au Québec et à son modèle de laïcité.
Mais cette décision ne vaut que par ce qui suivra. Si le nouveau comité consultatif reproduit les mêmes réflexes idéologiques — hiérarchisation des groupes, lecture militante des enjeux, confusion entre lutte contre la haine et activisme politique —, Ottawa n’aura fait que déplacer le problème.
La disparition d’un poste ne suffit pas à tourner la page. Seule une révision de fond de l’approche fédérale en matière de cohésion sociale permettra de déterminer si le gouvernement Carney cherche réellement à sortir de l’ère des politiques identitaires… ou simplement à en changer la façade.



