Pipeline, Carney et faux semblants : l’hypocrisie libérale refait surface

Depuis son arrivée au pouvoir, Mark Carney veut projeter l’image d’un dirigeant déterminé à remettre le Canada en mouvement : relancer les grands projets, réformer les processus d’évaluation, et, surtout, démontrer que les libéraux ont tourné la page sur une décennie de blocages systématiques. C’est dans cet esprit qu’a été adoptée sa loi C-5 sur les projets d’intérêt national, présentée comme le fondement d’une nouvelle ère de développement économique. Or, comme plusieurs experts l’avaient anticipé dès son dépôt, un tel récit risquait de s’éroder au contact de la réalité : celle d’un environnement réglementaire toujours aussi labyrinthique, d’un appareil fédéral instinctivement hostile aux hydrocarbures, et d’une culture politique libérale qui, en coulisse, craint davantage de fâcher sa base environnementaliste que de réellement construire quoi que ce soit.

L’épisode survenu cette semaine à la Chambre des communes en fournit la démonstration la plus claire depuis l’arrivée de Carney. La Presse canadienne, dans un article publié mardi, rapporte que les libéraux et les conservateurs se sont mutuellement accusés de manœuvres politiques à propos d’une motion visant à faire confirmer par le gouvernement son soutien à la construction d’un nouveau pipeline entre l’Alberta et la Colombie-Britannique. Le chef conservateur, Pierre Poilievre, a présenté une motion directe, sans détour : obtenir des libéraux un appui clair, explicite, sans ambages. Une demande qui, en théorie, ne devrait poser aucun problème à un gouvernement qui dit souhaiter relancer les investissements et réduire la dépendance canadienne aux importations d’énergie.

Mais à peine la motion déposée que les libéraux se sont empressés de dénoncer un « piège », un « geste cynique », une tentative de diviser le caucus. Corey Hogan, député libéral de l’Alberta, a bien affirmé — toujours selon La Presse canadienne — que son parti « soutenait le pipeline » et endossait l’accord signé récemment entre Carney et la première ministre albertain Danielle Smith. Sauf que l’argumentaire libéral s’est aussitôt contredit lui-même : Hogan a expliqué que voter oui pourrait « porter atteinte aux droits autochtones » ou « saper les discussions avec la Colombie-Britannique », tandis que voter non ferait « paraître » les libéraux opposés au projet. Autrement dit : le gouvernement soutient le pipeline, mais personne ne doit lui demander d’en assumer la responsabilité politique.

Cette gymnastique rhétorique est d’autant plus révélatrice qu’elle survient au moment précis où Carney cherche à convaincre le pays qu’il est l’homme qui travaillera enfin avec les provinces pour bâtir des infrastructures majeures. Le message public est clair : le Canada doit redevenir capable de construire. Mais derrière la façade, les réflexes libéraux demeurent inchangés. La Presse canadienne rapporte également que le ministre des Ressources naturelles, Tim Hodgson, a accusé les conservateurs d’orchestrer une « manœuvre cynique ». Or cette indignation est en elle-même éloquente : si les libéraux étaient réellement déterminés à aller de l’avant, la motion conservatrice ne serait pas un piège, mais une occasion d’affirmer la cohérence de leur position.

Ce malaise traduit un problème plus profond. Depuis dix ans, les gouvernements libéraux successifs ont systématiquement freiné, découragé ou enterré les projets énergétiques stratégiques, qu’il s’agisse d’oléoducs, de terminaux gaziers, de corridors de transport ou d’infrastructures lourdes. Ils se sont retrouvés dans la position paradoxale d’acheter eux-mêmes Trans Mountain pour ensuite enchaîner les retards, les surcoûts et les hésitations politiques. Ils ont invoqué les droits autochtones pour empêcher certains projets… tout en ignorant ces mêmes communautés lorsqu’elles appuyaient le développement. Ils ont transformé l’environnement réglementaire en terrain miné où la prévisibilité n’existe plus.

Ainsi, lorsque Carney affirme aujourd’hui vouloir relancer la construction, le scepticisme est non seulement compréhensible : il est rationnel. Et les réactions libérales à la motion conservatrice, telles que rapportées par La Presse canadienne, ne font que confirmer ce doute.

Carney lui-même a récemment vanté la loi C-5 comme un mécanisme destiné à accélérer les projets d’intérêt national. Mais dès son adoption, plusieurs experts prévenaient que le cadre réglementaire global demeurait trop lourd, trop fragmenté, trop vulnérable aux contestations judiciaires. Sur le terrain, rien n’indique que le gouvernement ait réellement l’intention d’assouplir ce carcan. Au contraire : l’ambiguïté soigneusement entretenue lors du débat sur le pipeline suggère plutôt que les libéraux souhaitent donner l’apparence d’un changement… sans courir les risques politiques d’un vrai choix.

Et c’est précisément ce que la motion conservatrice cherchait à révéler : la distance entre le discours de Carney et la détermination réelle du gouvernement. Si les libéraux avaient voté oui, ils auraient assumé une position qu’une partie de leur base réprouve. S’ils avaient voté non, ils auraient reconnu explicitement ce que plusieurs Canadiens suspectent déjà : toute cette rhétorique sur la reconstruction et la souveraineté énergétique n’est peut-être qu’une façade électorale.

Il faut ajouter que la question autochtone, telle que décrite par La Presse canadienne, a été instrumentalisée dans le débat de manière typique. Alors que des leaders comme Ellis Ross et Billy Morin exprimaient leur frustration face à l’attitude paternaliste des libéraux, d’autres représentants, tels que Coastal First Nations, exprimaient leur opposition au projet. Le gouvernement, fidèle à son habitude, s’est empressé d’utiliser cette diversité d’opinions comme justification pour éviter de trancher. Pourtant, si Carney prétend que les projets d’intérêt national doivent avancer, il ne peut éternellement s’abriter derrière un processus consultatif qu’il contrôle lui-même.

Au final, le vote n’était pas contraignant. Mais c’est précisément dans ces moments non contraignants que les intentions véritables se révèlent. Les libéraux avaient tout le loisir de clarifier leur position, d’assumer le leadership qu’ils disent vouloir incarner, et d’envoyer un signal clair aux investisseurs, à l’Alberta, à la Colombie-Britannique et aux communautés autochtones. Ils ont choisi, au contraire, de jouer la montre.

Ce qui laisse une impression persistante : la stratégie libérale serait de paraître ouverts à la construction de grands projets, tout en espérant que ces mêmes projets n’avancent pas réellement avant l’élection — voire jamais. Une politique qui cherche à récolter les bénéfices politiques du développement sans en assumer le coût politique. Une hypocrisie qui, pour beaucoup de Canadiens, ne renvoie pas au cynisme conservateur, mais bien à celui d’un parti qui se prétend transformé, alors qu’il n’a pas changé.

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