Le débat sur les pipelines refait surface au Québec à la faveur d’une offensive coordonnée entre plusieurs provinces de l’Ouest et de l’Ontario, qui souhaitent voir naître de nouvelles infrastructures énergétiques traversant le pays. Si François Legault reste prudent, il admet désormais que des projets autrefois impensables pourraient devenir envisageables, pour peu qu’ils soient bénéfiques pour le Québec. Mais au-delà de ces déclarations d’ouverture, aucun projet précis n’est encore sur la table.
Une offensive concertée de l’Ontario, de l’Alberta et de la Saskatchewan
Lors de la réunion estivale du Conseil de la fédération à Huntsville, les premiers ministres Doug Ford (Ontario), Danielle Smith (Alberta) et Scott Moe (Saskatchewan) ont annoncé la signature d’un mémorandum d’entente visant à favoriser la construction de pipelines, de voies ferrées et d’autres infrastructures commerciales permettant de transporter les ressources énergétiques vers de nouveaux marchés. Patrick Bellerose et Marc-André Gagnon rapportent dans Le Journal de Québec (22 juillet 2025) que cette entente vise autant les minéraux critiques de l’Ontario que le pétrole et le gaz de l’Ouest.
Doug Ford a affirmé vouloir convaincre François Legault, qualifié d’« homme unique » et de « brillant businessman », de s’ouvrir à cette idée. « Ça apporte des emplois et des opportunités », a-t-il martelé, en insistant sur les retombées économiques potentielles pour le Québec.
François Legault, entre prudence et ouverture conditionnelle
Interpellé par ses homologues, François Legault s’est montré ouvert, mais a aussitôt tempéré les attentes. « Le Québec est ouvert à analyser les projets de pipelines, en autant qu’il y ait des retombées économiques », a-t-il déclaré en mêlée de presse, selon Le Journal de Québec. Il a rappelé qu’aucun projet concret ni financement privé n’est actuellement sur la table. Pour Legault, pas question d’embarquer sans garanties tangibles.
Il a néanmoins évoqué la possibilité d’un tracé passant par le nord du Québec jusqu’à Sept-Îles, qui pourrait permettre d’exporter le pétrole albertain vers l’Europe sans dépendre des infrastructures américaines. « Ce sont des projets qui étaient impensables avant Trump », a-t-il expliqué à l’émission Contact, animée par Stéphan Bureau. Il perçoit désormais une ouverture nouvelle chez les Québécois à l’idée de s’émanciper de la dépendance envers les États-Unis.
Le projet de Susan Holt et la relance du tracé vers le Nouveau-Brunswick
En parallèle, la première ministre du Nouveau-Brunswick, Susan Holt, a proposé de relancer l’idée d’un pipeline de gaz naturel entre Québec et sa province. Selon Adam Huras du Telegraph-Journal (23 juillet 2025), elle milite pour l’extension du pipeline qui s’arrête actuellement à Québec jusqu’à Rivière-du-Loup, puis vers l’est. Ce projet ferait partie d’un ensemble d’infrastructures appelé Eastern Energy Partnership, incluant des investissements en réseau électrique.
François Legault s’est montré prudent, affirmant que l’idée restait sans promoteur. Mais Holt assure que des discussions sont en cours avec des entreprises privées, et que la population industrielle de l’est du Québec – notamment à Rivière-du-Loup – bénéficierait d’un tel accès au gaz naturel, dans une région encore non desservie.
Ce tracé pourrait également desservir le port de Saint John, où le terminal LNG de Repsol pourrait être reconverti en terminal d’exportation. Le projet initial avait été abandonné en 2023 en raison des coûts de transport du gaz à travers les États-Unis, mais les discussions ont repris, selon Holt, pour répondre à la demande croissante de l’Europe en gaz non russe.
Ottawa et la promesse d’un processus accéléré
En toile de fond, le premier ministre canadien Mark Carney a annoncé son intention de proposer une nouvelle législation permettant de raccourcir les délais d’approbation pour les projets majeurs, les faisant passer de cinq à deux ans. Selon Tegan Hill et Elmira Aliakbari du Fraser Institute (juillet 2025), une unité spéciale serait créée pour faciliter ces projets, à condition qu’ils soient jugés d’intérêt national.
Carney s’est voulu rassembleur au Conseil de la fédération : « Ce que les Canadiens veulent, c’est que vous continuiez à bâtir un consensus », a-t-il déclaré en saluant les initiatives de Doug Ford et Danielle Smith. Aux inquiétudes d’une division interprovinciale sur la question des pipelines, Carney a répondu : « Au contraire. »
Mais les résistances demeurent. La Colombie-Britannique, par la voix de son premier ministre David Eby et de sa vice-première ministre Niki Sharma, a clairement indiqué qu’elle n’était pas prête à appuyer de nouveaux projets de pipeline vers la côte Pacifique. À ses yeux, il n’y a ni promoteur ni financement pour justifier un tel chantier.
Une dépendance énergétique à briser?
Comme le rappellent Hill et Aliakbari, le Canada exporte actuellement 97 % de son pétrole vers les États-Unis, et plusieurs provinces de l’Est – dont le Québec – dépendent encore largement des pipelines américains pour acheminer le pétrole albertain. Dans ce contexte, le développement de corridors énergétiques nationaux pourrait offrir au Canada une indépendance accrue et une diversification vers l’Europe et l’Asie.
C’est aussi dans cette logique que la Saskatchewan et l’Ontario, selon un reportage d’Isaac Callan et Colin D’Mello pour Global News (22 juillet 2025), veulent construire un pipeline vers un éventuel port en eau profonde dans la baie James, ainsi qu’un chemin de fer reliant le Ring of Fire ontarien aux infrastructures de traitement albertaines.
Aucun projet immédiat, mais un changement de ton
Si les annonces sont encore peu concrètes, le changement de ton est significatif. Pour la première fois en près d’une décennie, le Québec n’écarte pas d’emblée l’idée d’un pipeline, du moment que des bénéfices tangibles sont garantis pour ses citoyens. François Legault, tout en gardant ses distances, admet que des projets comme ceux proposés par Susan Holt ou envisagés à Sept-Îles pourraient susciter un nouveau consensus, dans un contexte géopolitique mondial incertain et face à la montée des tensions commerciales avec les États-Unis.
Pour l’instant, le Québec observe, évalue, et surtout attend : des promoteurs, du financement, et des bénéfices clairs. Mais le simple fait que la porte soit désormais entrouverte marque une inflexion politique qui pourrait transformer, à moyen terme, l’architecture énergétique du pays.



