« Posez toutes vos questions à une personne trans »… sauf si vos opinions déplaisent aux organisateurs

Une série de rencontres publiques prétendant favoriser le dialogue entre les militants transgenres et leurs contradicteurs soulève des questions sur la conception pour le moins sélective de la diversité d’opinion entretenue par certains de ses organisateurs.

Dans une chronique publiée jeudi dans le National Post, l’essayiste et ancienne infirmière britanno-colombienne Amy Hamm affirme avoir été empêchée d’assister à l’événement « Ask a Trans Person Anything », présenté le 30 juillet dernier à l’église St. Andrew’s-Wesley United, à Vancouver.

Organisée par la Society of Queer Momentum, aussi appelée Momentum, la rencontre promettait pourtant précisément le contraire. L’annonce officielle invitait le public à participer à une séance de questions « sans sujets interdits » en compagnie des militants transgenres Fae Johnstone et Victoria Bucholtz.

La présentation reconnaissait que certains Canadiens pouvaient entretenir des inquiétudes au sujet de l’enseignement dans les écoles, des traitements médicaux offerts aux jeunes ou encore des revendications fondées sur les « droits parentaux ». Les organisateurs affirmaient vouloir entendre ces préoccupations, répondre même aux questions difficiles et rechercher un terrain commun par la conversation.

« Aucun jugement, aucune insulte », promettait l’annonce. À l’exception des menaces et des attaques personnelles, « rien » ne devait être interdit pendant la période de questions.

Amy Hamm soutient cependant que son billet électronique, réservé environ un mois plus tôt, a été annulé quelques heures avant la rencontre. À son arrivée, un agent de sécurité lui aurait indiqué qu’elle figurait sur une liste de personnes interdites d’accès.

« Vos amis sont les bienvenus, mais pas vous », lui aurait déclaré le gardien dans un échange filmé par Hamm. Selon cette dernière, l’agent lui aurait expliqué que les organisateurs avaient identifié les personnes qui ne se présentaient pas avec les « bonnes intentions ».

Une ouverture réservée aux interlocuteurs approuvés

L’incident ne porte donc pas simplement sur le droit d’un organisme privé de contrôler l’accès à ses activités. Il met surtout en lumière la contradiction entre la promesse publique de confronter les questions difficiles et la décision d’exclure une critique connue avant même qu’elle ait posé la moindre question ou perturbé la rencontre.

Les organisateurs pouvaient évidemment imposer des règles de conduite et expulser toute personne qui aurait proféré des insultes, empêché les autres de parler ou menacé la sécurité des participants. Amy Hamm affirme toutefois avoir été rejetée non pas en raison d’un comportement adopté sur place, mais en fonction de ses opinions antérieures et des intentions qui lui étaient prêtées.

Cette distinction est fondamentale. Une rencontre conçue comme une activité militante destinée à un public déjà convaincu n’a rien d’exceptionnel. Mais une organisation qui invite expressément les sceptiques, assure que les questions difficiles seront accueillies et se présente comme un espace de dialogue ne peut ensuite sélectionner uniquement les contradicteurs jugés suffisamment dociles.

La diversité célébrée par les organisateurs semble ainsi s’arrêter aux opinions. On promet l’ouverture à « l’Autre », pourvu que cet autre ne conteste pas trop sérieusement les prémisses idéologiques de la rencontre.

Hamm rappelle également une publication écrite en 2021 par Fae Johnstone, depuis supprimée, dans laquelle la militante souhaitait l’établissement d’un environnement politique où les féministes critiques de l’identité de genre seraient suffisamment vilipendées pour ne plus oser exprimer leurs opinions publiquement. Cette déclaration passée, soutient la chroniqueuse, cadre difficilement avec la nouvelle image de dialogue et de réconciliation mise de l’avant par Momentum.

Un précédent en Alberta

Amy Hamm ne serait d’ailleurs pas la première critique exclue d’une rencontre présentée comme ouverte aux sceptiques.

Le 30 avril dernier, l’ancienne professeure de l’Université Mount Royal Frances Widdowson s’était rendue à une activité semblable organisée à Okotoks, en Alberta. La publicité locale indiquait alors que l’événement était gratuit et ouvert à tous, y compris aux personnes incertaines ou sceptiques, afin qu’elles puissent poser leurs questions sur les sports féminins, les soins de santé ou les bloqueurs de puberté.

Widdowson a néanmoins été invitée à quitter les lieux. Dans une vidéo qu’elle a diffusée, Victoria Bucholtz lui reprochait de ne pas être suffisamment ouverte d’esprit et affirmait connaître ses convictions avant même qu’elle participe aux échanges.

Le contraste devient difficile à ignorer. Les personnes les plus susceptibles de poser les questions difficiles annoncées dans la publicité semblent précisément être celles que les organisateurs refusent de laisser entrer.

Plus d’un demi-million de dollars accordés à Momentum

La question revêt également une dimension publique puisque Momentum bénéficie d’un financement important du gouvernement fédéral.

Selon les données de divulgation gouvernementale citées par Amy Hamm, Femmes et Égalité des genres Canada a accordé 555 325 dollars à l’organisation pour la période allant du 1er janvier 2024 au 31 mars 2027. Le financement doit notamment servir à former des coalitions, à renforcer la collaboration entre différents secteurs et à concevoir des campagnes d’éducation publique et de défense de « l’égalité et de l’inclusion ».

Le gouvernement fédéral avait publiquement annoncé son soutien à la Society of Queer Momentum dans le cadre de ses investissements destinés aux organismes défendant les communautés 2SLGBTQI+.

Fae Johnstone a toutefois affirmé au National Post que la tournée « Ask a Trans Person Anything » n’avait pas été financée par Ottawa. Selon la réponse transmise à Hamm, les événements auraient plutôt été soutenus par des donateurs individuels, une fondation, des syndicats et d’autres contributeurs. Johnstone n’aurait pas répondu aux demandes subséquentes visant à identifier la fondation concernée.

Il importe donc de ne pas confondre la subvention fédérale reçue par Momentum avec le financement précis de cette tournée. Rien dans les informations rendues publiques ne permet d’établir que l’argent fédéral a directement payé la rencontre de Vancouver.

Cette nuance ne fait toutefois pas disparaître la question plus générale. Un organisme financé pour favoriser l’inclusion, la collaboration et l’éducation publique devrait-il adopter comme pratique l’exclusion préventive de citoyens en raison de leurs opinions présumées?

Le dialogue ne consiste pas à choisir ses contradicteurs

Cette histoire illustre une conception de plus en plus répandue, mais profondément appauvrie, du dialogue public. On organise des conversations destinées à démontrer son ouverture, tout en conservant le pouvoir de déterminer qui possède les « bonnes intentions », quelles critiques sont légitimes et quels interlocuteurs doivent être tenus à distance.

Une telle méthode permet certes de réduire les risques d’une confrontation difficile. Elle permet aussi aux organisateurs de présenter leurs arguments devant un auditoire largement favorable et de qualifier ensuite l’activité de dialogue avec la population.

Mais il ne s’agit plus véritablement d’un dialogue. Il s’agit d’une opération de communication soigneusement contrôlée.

La liberté d’expression n’oblige pas les militants de Momentum à apprécier Amy Hamm, à partager ses convictions ou à lui offrir une tribune sans conditions. Elle implique néanmoins qu’une société pluraliste tolère l’existence de désaccords profonds et refuse de traiter toute contestation idéologique comme une menace ou une preuve de mauvaises intentions.

Lorsqu’un événement s’intitule « Posez toutes vos questions à une personne trans », promet de ne pas « annuler » ses participants et invite expressément les sceptiques à se présenter, barrer la porte à une critique connue envoie un message limpide : toutes les questions sont permises, mais seulement lorsque les organisateurs approuvent d’avance la personne qui les pose.

Pour un mouvement qui fait constamment de la diversité, de l’inclusion et de l’ouverture à l’autre ses principales vertus publiques, la démonstration demeure pour le moins douteuse.

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