Pourquoi des migrants chinois risquent leur vie pour aller aux États-Unis ?

L’article de The Economist publié le 4 septembre rapporte le témoignage d’« Ah Gan », un Chinois partiellement aveugle d’une quarantaine d’années, qui a traversé la frontière américano-mexicaine à l’été 2024 avec sa femme et ses deux enfants. Comme l’expliquent les journalistes du magazine, il a passé trois mois à traverser jungles et déserts d’Amérique latine, mû par un rêve : celui de trouver aux États-Unis la liberté et les opportunités qui semblaient lui être refusées dans la Chine post-pandémique, marquée par la censure politique et une stagnation économique.

Un an plus tard, la désillusion est profonde. Sa famille survit péniblement grâce au revenu de livreuse de son épouse, tandis qu’il craint sans cesse les descentes de l’Immigration and Customs Enforcement (ICE). « Je n’aurais jamais pensé avoir à craindre le “crime de parole” en Amérique », confie-t-il, estimant avoir échappé à la censure chinoise pour retrouver une autre forme de peur sous l’administration Trump.

The Economist rappelle que plus de 67 000 migrants chinois ont franchi la frontière sud des États-Unis entre 2022 et 2024. La majorité n’était pas constituée de réfugiés politiques, mais bien de migrants économiques espérant rejoindre les 2,2 millions de résidents d’origine chinoise déjà établis dans le pays. La demande d’asile servait souvent de stratégie pour rester sur le territoire et travailler malgré une entrée illégale.

Ce flux massif s’est pourtant tari. Au pic de décembre 2023, près de 6 000 migrants chinois franchissaient chaque mois la frontière. En juillet 2025, ils n’étaient plus que 80. Deux raisons expliquent cette chute : la suspension, en juillet 2024, de l’exemption de visa en Équateur, principale porte d’entrée en Amérique du Sud pour les ressortissants chinois, et la répression frontalière promise et mise en œuvre par Donald Trump, qui affirmait sans preuves que ces nouveaux arrivants construisaient « une armée ».

Les taux d’acceptation de l’asile ont également chuté : de 50 % au milieu de 2023, ils sont tombés à 20 % en mai 2025. Toutefois, les expulsions restent rares. Comme le note l’avocat new-yorkais Chen Chuangchuang, Pékin accepte les vols de retour « sans les refuser, mais sans coopérer avec enthousiasme non plus ». La Chine avait cessé d’accueillir des avions remplis de migrants expulsés en 2018, au plus fort des tensions commerciales, et n’a repris que timidement ces retours à partir de juin 2024. Sous Biden, seulement cinq vols de ce type ont eu lieu, et un seul depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche.

Pour ceux qui sont renvoyés en Chine, les risques sont réels. Selon Me Chen, les migrants sont détenus quelques jours, interrogés, condamnés à une amende, parfois privés de passeport et inculpés pour « franchissement illégal de frontière », un délit passible d’un an de prison, voire trois dans les cas graves. Certains migrants jugent désormais qu’il n’est pas utile de rester aux États-Unis et préfèrent rentrer volontairement. D’autres envisagent le Canada ou d’autres destinations.

Mais pour les dissidents politiques, le danger est autrement plus lourd. The Economist cite Liu Zhuohua, ancien prisonnier politique condamné en Chine pour « subversion du pouvoir d’État », qui a traversé le dangereux Darién Gap en 2023 avant d’atteindre les États-Unis. Il témoigne de la pression psychologique constante : « C’est une énorme charge mentale, mais je ne rentrerai pas, quoi qu’il arrive. »

Entre rêve brisé, peur quotidienne et avenir incertain, les migrants chinois aux États-Unis vivent aujourd’hui dans une zone grise : ni pleinement acceptés, ni facilement expulsables, et souvent invisibles dans une société qui leur avait semblé synonyme de liberté.

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