Chris Selley, dans sa chronique du National Post, met en lumière une détérioration profonde du niveau scolaire à travers l’Amérique du Nord, une dérive qui commence maintenant à s’ancrer jusque dans les universités les mieux cotées.
À l’Université de Californie à San Diego, les chiffres frappent : le nombre d’étudiants de première année incapables d’atteindre les compétences de base en mathématiques — des notions normalement acquises bien avant la fin du secondaire — a explosé depuis 2020. Des cohortes entières arrivent aussi incapables d’écrire un texte structuré, malgré des bulletins qui les présentaient comme d’excellents élèves. L’institution a dû gonfler ses cours de rattrapage à un niveau jamais vu : plusieurs centaines d’étudiants y sont désormais inscrits, alors qu’il ne s’agissait autrefois que d’une poignée de cas par année.
Le problème découle en grande partie de l’abandon des tests standardisés, bannis au nom de motifs idéologiques, obligeant les universités à s’appuyer presque exclusivement sur les notes du secondaire. Or, celles-ci n’ont jamais été aussi peu fiables : l’inflation des notes est devenue la norme. Une situation qui rappelle, dans le contexte canadien, le débat entourant la cote R, souvent le seul outil capable de relativiser les excès de certaines écoles secondaires qui distribuent des 90 % à la chaîne.
Chris Selley décrit un phénomène qui dépasse la simple baisse de niveau : une incapacité croissante à penser de manière critique, à organiser une idée ou même à rédiger un courriel professionnel sans aide logicielle. Les élèves les plus « performants » sur papier se révèlent parfois totalement désarmés une fois sortis de leur bulle académique hypervalorisante.
Le malaise ne s’arrête pas aux portes des universités américaines ordinaires. Même Harvard sonne l’alarme face à une inflation des notes devenue incontrôlable. Certains étudiants, persuadés d’être des prodiges scolaires, se sont effondrés émotionnellement devant la révélation que leurs A successifs ne valaient plus grand-chose. Ce décalage entre la perception et les compétences réelles expose un système qui, depuis des années, n’ose plus décevoir ses élèves.
Les universités possèdent pourtant toutes les données pour mesurer l’ampleur du problème : elles savent d’où viennent les étudiants, quels résultats ils présentaient au secondaire, et découvrent très rapidement en début d’année qui peut réellement suivre les cours. L’un des cas les plus célèbres est celui de l’Université de Waterloo, qui avait établi une liste interne des écoles secondaires affichant les pires excès de gonflement des notes — liste qu’elle a d’ailleurs tenté de garder confidentielle pour éviter la polémique.
La pandémie a aggravé durablement la situation. Une cohorte entière est passée par des années cruciales de développement en mathématiques et en lecture dans des conditions chaotiques : fermeture des écoles, apprentissage à distance approximatif, absentéisme record, absence de soutien direct. Ces lacunes resteront en grande partie irréparables, et elles se répercuteront sur l’éducation supérieure comme sur le marché du travail.
Ce qui ressort du texte de Chris Selley, c’est la simplicité des solutions. Remettre en place des examens en personne, cesser de diaboliser les tests standardisés, donner un sens réel à la note de passage et refuser l’idée que la rigueur pédagogique serait une forme de violence. Rien de révolutionnaire, rien de coûteux : juste la volonté d’admettre que les élèves méritent mieux que des illusions de compétence.
Au fond, la crise actuelle n’est pas celle des étudiants, mais celle d’un système qui, depuis trop longtemps, fuit la responsabilité de dire la vérité : apprendre exige des standards, des efforts, et parfois de l’inconfort. Sans cela, on ne forme pas des adultes préparés, mais des générations entières privées d’outils pour comprendre, analyser et s’adapter au monde qui les attend.



