Depuis plusieurs années, la visibilité croissante de l’islam dans l’espace public suscite des débats sur la place de la religion musulmane dans les sociétés occidentales. À Montréal, la tenue de prières musulmanes en plein air au cours des deux dernières années a particulièrement amplifié la controverse, que ce soit dans un parc municipal à l’occasion de la fête de l’Aïd, ou en pleine rue du centre-ville dans le cadre de manifestations pro-palestiniennes : sur la rue Sainte-Catherine en juin 2024, ou devant la basilique Notre-Dame dans le Vieux-Montréal, organisées par le groupe Montreal4Palestine. Ces prières ont ravivé le débat sur l’islamisation de la société, soulevant des questions sur l’immigration, la laïcité et la liberté religieuse.
Montréal n’est pas la seule ville canadienne qui a vu apparaître le phénomène. Des prières ont eu lieu dans des parcs à l’occasion de fêtes musulmanes dans d’autres provinces, notamment en Ontario, au Manitoba, en Colombie Britannique et en Alberta. D’autres se sont également produites en pleine rue dans le cadre de manifestations pro-palestiniennes. Par exemple, sur la place centrale de Toronto le 28 octobre 2023, ou encore celles qui ont bloqué les intersections de Dundas/Younge et Bloor/Younge le 3 août 2024 et le 18 mars 2025.
Tandis que les prières de rue musulmanes sont rares en Allemagne et au Royaume-Uni, celles-ci ont été plus fréquentes en France. Ces prières, invoquant souvent le manque de place dans les mosquées comme justification (notamment à Paris ou Clichy), sont légales si elles respectent les règles sur les rassemblements publics, comme la déclaration préalable et l’absence de trouble à l’ordre public. En 2011, pendant la présidence de Nicolas Sarkozy, le ministre de l’intérieur Claude Guéant a tenté d’interdire ces prières, mais sans base légale spécifique et leur régulation repose sur des mesures locales. La laïcité française sépare l’État et la religion tout en garantissant la liberté de conscience et de culte. Elle impose la neutralité religieuse dans les institutions publiques, mais ne s’applique pas directement aux rues, où la liberté d’expression religieuse prévaut. Il ne faut pas confondre la laïcité de l’état avec la sécularisation de l’espace public, un processus social visant à réduire la visibilité religieuse dans la sphère publique. L’exemple français démontre que la laïcité ne constitue pas un rempart contre l’islamisation de la société. Au Québec, la très molle loi 21, qui se concentre uniquement sur les employés de l’État en position d’autorité, est encore plus inefficace en ce sens.
Les prières de rue sont perçues par certains comme un signe d’islamisation manifeste, mais ce n’est pas le seul moyen par lequel l’islam est en train de s’imposer dans l’espace public et les institutions. Les accommodements dits « raisonnables » sont accordés dans certains milieux professionnels, dont l’aménagement de salles dédiées à la prière ainsi que les pauses prévues pour celles-ci. Pour relativiser, il n’y a pas d’ouverture équivalente envers le christianisme et l’hindouisme dans les pays où ces religions sont minoritaires, d’autant plus s’il s’agit de pays musulmans. En fait, le christianisme et l’hindouisme imposent moins de contraintes dans l’espace public, même là où ils sont majoritaires.
Plus que les autres religions, l’islam intègre une dimension politique, notamment à travers la charia. Le voile islamique, en tant que symbole d’affirmation identitaire ou politico-religieuse, bénéficie d’une tolérance inéquitable par rapport à d’autres signes identitaires ou politiques, qui sont interdits dans certains contextes professionnels. On peut facilement concevoir qu’un vêtement représentant de façon ostentatoire soit une fleur de lys, une feuille d’érable, un drapeau du Québec ou du Canada ne serait pas admis sur la plupart des lieux de travail, notamment s’il s’agit d’emplois qui impliquent un contact avec le public. Idem pour un vêtement affichant le logo d’une équipe sportive.
Un employeur a le droit d’imposer un code vestimentaire pour ses employés, surtout dans un commerce où l’image de marque et la neutralité professionnelle sont importantes. Même sans uniforme strict, un employeur peut interdire les vêtements qui affichent des logos, messages ou affiliations sportives et politiques pour maintenir une certaine image ou éviter des tensions avec la clientèle ou entre collègues. La liberté de religion bénéficie d’une protection concrète qui justifie l’imposition d’accommodements, alors que la liberté de conscience se limite à une garantie de principe et n’accorde pas la même portée pratique aux opinions. Là où l’athée ne pourrait pas travailler en portant un t-shirt à inscription « Dieu n’existe pas », la femme musulmane peut porter le voile, un symbole affirmant que Dieu existe et qu’il s’agit d’Allah.
Le conflit israélo-palestinien, surtout depuis la riposte consécutive à l’attaque du 7 octobre 2023, suscite un sentiment d’islamophilie chez une partie de la population – on le note aussi bien dans certains courants antisionistes de gauche que de droite. Pourtant, il est essentiel de distinguer la critique de la riposte militaire israélienne à Gaza des débats sur l’islamisation. Dénoncer les conséquences humanitaires à Gaza ou défendre la cause palestinienne ne devrait pas signifier approuver des pratiques perçues comme des tentatives d’imposer des normes religieuses issues d’autres confessions dans les sociétés occidentales d’héritage chrétien, ni amener à détourner le regard face à celles-ci. Ces enjeux sont distincts et doivent être pensés comme tels. N’est-il pas possible de condamner l’intervention militaire israélienne tout en s’opposant à des actes provocateurs, comme les prières devant la basilique Notre-Dame? Les confondre ne fait qu’alimenter les amalgames et accentuer la polarisation, au détriment d’une discussion rationnelle sur l’intégration de l’immigration musulmane.
La prière de rue d’une tradition religieuse allogène constitue une appropriation de l’espace public. Lorsqu’elle se déroule face à un lieu de culte emblématique de l’héritage culturel de la société d’accueil, comme une cathédrale ou une basilique, sa charge symbolique s’intensifie et peut être interprétée comme une provocation envers l’identité historique et culturelle du lieu. Partout en Occident, des fondamentalistes musulmans considéreraient une prière publique devant une mosquée par un groupe chrétien, juif ou hindou comme un acte provocateur, islamophobe ou symboliquement agressif. Dans la plupart des pays musulmans, une telle manifestation serait en outre interdite et réprimée.
Si ces fondamentalistes musulmans osent se comporter avec ce niveau de défiance envers la société d’accueil d’héritage chrétien, cela suggère que certains jalons de l’islamisation y sont déjà posés, le poids démographique et la protection de la Charte des droits en étant deux exemples. La prière de rue devant la basilique Notre-Dame par un groupe de fondamentalistes ne constitue alors que la pointe de l’iceberg.



