La violence du crime organisé québécois s’est frayée un chemin jusque dans les murs du pénitencier de Donnacona. Sylvain Kabbouchi, 26 ans, figure de proue du gang émergent Arab Power, a été sauvagement assassiné dimanche matin dans cette prison à sécurité maximale, où il purgeait une peine à perpétuité pour meurtre. L’événement, d’une brutalité exceptionnelle selon les témoins, illustre l’escalade inquiétante du crime organisé au Québec.
Une attaque interne d’une rare violence
Selon les informations recueillies par CTV News et Noovo Info, Kabbouchi a été poignardé à plusieurs reprises, notamment au visage, et égorgé par un autre détenu. Les secours ont tenté de le réanimer pendant près de quarante minutes, en vain. Il est mort à l’infirmerie de l’établissement fédéral, malgré l’intervention rapide des services d’urgence. Le Service correctionnel du Canada (SCC) a confirmé son identité et annoncé l’ouverture d’une enquête, en collaboration avec la Sûreté du Québec.
Mais déjà, plusieurs sources policières citées par La Presse et Le Journal de Québec privilégient la thèse d’un règlement de comptes interne. L’attaque pourrait avoir été commandée depuis l’intérieur même du gang Arab Power. En effet, Kabbouchi, surnommé « Haboub », était en conflit avec d’autres têtes dirigeantes du groupe, dont Youness Aithaqi, également détenu à Donnacona. Certains croient que l’assassinat pourrait avoir été autorisé pour des raisons de pouvoir ou de contrôle stratégique, alors que Kabbouchi devait prochainement comparaître dans une affaire de triple meurtre.
Une trajectoire criminelle fulgurante
Originaire du quartier Chomedey à Laval, Kabbouchi a connu une ascension rapide dans le monde interlope. Ancien membre du gang de rue Cho Block, il s’était rapproché de figures notoires du crime organisé montréalais comme M’hammed Berberi et Youness Aithaqi. En quelques années, il a cofondé Arab Power, une organisation aujourd’hui considérée par les services policiers comme l’un des groupes les plus agressifs et expansionnistes de la région métropolitaine.
Accusé du meurtre de Nitchell Lapaix, un lieutenant du clan rival dirigé par Jean-Philippe Célestin (Marauders, club-école des Hells Angels), Kabbouchi a été reconnu coupable de meurtre prémédité en avril 2025. Mais son influence ne s’est pas éteinte derrière les barreaux. Comme le rapporte La Presse, il continuait de coordonner des activités criminelles à l’aide de téléphones cellulaires introduits illégalement en détention, allant jusqu’à commander de la pizza depuis sa cellule pour narguer les gardiens.
Un climat explosif dans les pénitenciers
Pour Frédérick Lebeau, président du Syndicat des agents correctionnels du Canada, la scène du meurtre était « particulièrement graphique » mais « malheureusement plus rien de surprenant », rapporte TVA Nouvelles. Selon lui, la recrudescence des violences carcérales est alarmante : « Ce qu’on voit dans la rue se transpose maintenant dans les établissements. » Il réclame plus de moyens pour lutter contre le trafic d’armes, de drogue et de téléphones en prison, notamment à l’aide de scanners corporels et de brouilleurs d’ondes.
Le président québécois du syndicat, Mike Bolduc, avait d’ailleurs tiré la sonnette d’alarme quelques semaines plus tôt. Dans une entrevue au Journal de Montréal, il dénonçait le choix d’incarcérer les leaders d’un même gang dans une même section : « On les met toute la gang ensemble, alors ils causent quatre fois plus de troubles. C’est un danger. »
Un climat de guerre entre gangs
Les ambitions territoriales d’Arab Power ont contribué à envenimer les relations entre groupes rivaux dans le Grand Montréal. Sur écoute, rapporte La Presse, ses membres utilisaient des termes militaires comme « mission », « guerre » et « soldats » pour désigner leurs opérations. Le gang aurait été impliqué dans plusieurs attentats contre Jean-Philippe Célestin et ses proches, dont l’assassinat de son frère Brandon en février 2024. Leur rivalité avec le clan de Gregory Woolley, assassiné en novembre 2023, s’inscrit dans un contexte de guerre pour le contrôle du racket et de l’extorsion dans la métropole.
Kabbouchi était d’ailleurs accusé d’avoir planifié l’élimination de membres du groupe Downtown Project entre 2023 et 2024. Il devait aussi être jugé pour l’enlèvement d’une femme enceinte lié au vol présumé d’un portefeuille de cryptomonnaie.
Un système en crise
La mort de Kabbouchi intervient après celle d’autres détenus liés aux gangs de rue : Andrew Lubérisse, tué à Rivière-des-Prairies en décembre 2024, et Sid Ahmed Moualek, mort en avril 2025 à la prison de Bordeaux. Pour les experts du monde carcéral interrogés par La Presse, la tendance est claire : la prison n’est plus un lieu neutre, mais un théâtre de guerre prolongée entre factions criminelles.
La situation actuelle soulève des questions fondamentales sur la gestion des établissements de détention au Canada. Peut-on encore parler de « sécurité maximale » lorsque des criminels purgent leurs peines tout en poursuivant leurs activités, jusqu’à être assassinés par leurs propres alliés ? Le cas Kabbouchi ne représente pas une simple bavure isolée, mais le symptôme d’un système infiltré, où la logique de la rue règne désormais entre quatre murs.



