Quand Doug Ford se prend pour Reagan : le Canada et son nouvel amour du libre-échange américain

La plus récente chronique de Colby Cosh dans le National Post dresse un portrait à la fois ironique et lucide de la controverse née d’une publicité télévisée du gouvernement ontarien, diffusée aux États-Unis, qui met en vedette Ronald Reagan et ses propos historiques en faveur du libre-échange. L’initiative du premier ministre Doug Ford, conçue comme un message d’amitié économique, a eu l’effet d’une déflagration diplomatique : le président Donald Trump a aussitôt réagi en dénonçant une « publicité frauduleuse » et en annonçant une hausse de 10 % des tarifs sur les importations canadiennes.

Le premier ministre fédéral Mark Carney, en conférence de presse à Kuala Lumpur, a confirmé la rupture des pourparlers bilatéraux sur l’aluminium, l’acier et l’énergie, tout en reconnaissant que les négociations « allaient bien jusqu’à la diffusion de ces publicités ». Selon Cosh, Carney a laissé entendre que le Canada devait désormais « prendre le président au mot » sur ses raisons de suspendre les discussions, une formulation que le chroniqueur juge révélatrice du déséquilibre institutionnel entre le Canada et les États-Unis sous Trump.

Une gifle diplomatique révélatrice

Cosh observe d’abord que Doug Ford s’est retrouvé, par la force des choses, dans la posture d’un “second premier ministre du Canada”, déclenchant à lui seul un incident commercial majeur. L’affaire illustre, selon lui, le caractère arbitraire du pouvoir exécutif américain : Trump peut hausser les tarifs sur un coup de tête, en contradiction avec les principes mêmes de la Constitution.

Mais Cosh ne condamne pas le geste de Ford. Il y voit au contraire un acte légitime, transparent et rationnel : citer fidèlement Ronald Reagan pour défendre les vertus du libre-échange n’a rien d’une ingérence, c’est un message de persuasion amicale adressé à un partenaire économique. La publicité, souligne-t-il, n’a rien de frauduleux ni de manipulateur — son origine était claire, et son contenu, fondé sur des principes communs.

Là où le chroniqueur se montre plus critique, c’est envers la réaction canadienne. Personne ne s’indigne qu’un premier ministre provincial ait parlé au nom du pays entier, mais qu’un geste semblable provienne d’une autre province — notamment de l’Ouest —, et le discours national changerait aussitôt de ton. Cosh y voit le reflet d’une hypocrisie persistante dans la façon dont le Canada évalue les initiatives politiques selon leur provenance géographique.

Hypocrisie à géométrie variable

Mais le cœur de la chronique réside dans le double standard politique que Cosh dénonce avec verve. Depuis son Alberta natale, il s’indigne que Danielle Smith, première ministre albertaine, soit systématiquement accusée de « trahison » lorsqu’elle manifeste la moindre divergence à l’égard du gouvernement fédéral, tandis que Doug Ford peut perturber une négociation internationale sans déclencher de crise d’unité nationale.

Cosh s’amuse à comparer la réaction des élites politiques à celle que provoquerait une telle initiative en Alberta : « Si Danielle Smith avait fait ça, écrit-il, on la traiterait de traîtresse. » Or, dans le cas de Ford, l’incident est perçu comme un simple « manque de coordination » entre les « deux premiers ministres du Dominion ».

Cette hypocrisie, estime-t-il, illustre le traitement de faveur réservé aux provinces centrales et l’inégalité de perception entre l’Ontario et l’Ouest canadien. L’affaire Ford, écrit Cosh, « fait apparaître le Canada comme un pays dirigé à deux têtes », où un premier ministre provincial peut agir à l’étranger sans rendre de comptes, tandis que tout geste d’autonomie de l’Ouest est immédiatement diabolisé.

Quand Reagan devient héros canadien

Dans une touche finale mordante, Cosh s’étonne de voir Ronald Reagan — jadis symbole de la droite américaine — devenir soudain un héros consensuel au Canada. Ce revirement, observe-t-il, est d’autant plus ironique que le libre-échange reaganien, jadis dénoncé par de nombreux politiciens canadiens, semble aujourd’hui érigé en dogme national.

Le chroniqueur conclut avec une interrogation provocante : à quel moment exact le libre-échange est-il devenu un “axiome sacré” du Canada ? Et comment un pays qui se dit si attaché à la souveraineté et à la régulation économique a-t-il pu se prendre d’affection pour l’icône du capitalisme américain ?

Une chronique mordante sur la duplicité canadienne

L’article de Colby Cosh — publié dans le National Post — n’est pas seulement une défense du droit de Ford à s’exprimer sur la scène internationale. C’est aussi une satire politique sur la fragilité de la cohérence canadienne, un pays prompt à se réclamer du libre-échange quand cela l’arrange, mais tout aussi prompt à dénoncer l’autonomie provinciale lorsqu’elle provient de l’Ouest.

En filigrane, Cosh signe une réflexion caustique sur le fédéralisme asymétrique canadien, où certains premiers ministres provinciaux peuvent jouer les diplomates sans être inquiétés, tandis que d’autres se voient rappelés à l’ordre pour moins que cela.

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