Quand l’école devient un CLSC : un texte de Pascale Bourgeois relance le débat sur la mission de l’éducation

Un texte publié lundi dans le Journal de Montréal par la chargée de cours à l’UQÀM Pascale Bourgeois a suscité une série de réactions dans les médias et sur les réseaux sociaux. Intitulé « Est-ce que l’élève est devenu bénéficiaire de services sociaux? », l’article soulève une question simple mais lourde de conséquences : l’école québécoise a-t-elle perdu de vue sa mission première, celle d’enseigner, au profit d’une approche thérapeutique et sociale de l’éducation?

Entre la multiplication des intervenants, la médicalisation croissante des difficultés scolaires et la pression exercée sur les institutions éducatives pour répondre à toutes les attentes de la société, le texte touche à plusieurs débats contemporains : la transformation de l’école, la crise de l’autorité, la parentalité et même la question des finances publiques.

Une école transformée en prestataire de services sociaux

Dans son texte publié dans le Journal de Montréal, Pascale Bourgeois soutient que l’école s’est progressivement éloignée de sa vocation d’instruction pour devenir un lieu de prise en charge sociale. Elle écrit que les établissements scolaires ressemblent désormais de plus en plus à un CLSC, où l’on trouve psychologues, éducateurs spécialisés, intervenants en toxicomanie, psychoéducateurs ou infirmières.

Cette transformation, explique-t-elle, s’inscrit dans une évolution plus profonde de la conception même de l’éducation. Autrefois, l’école était conçue comme un lieu de transmission — transmission de connaissances, mais aussi d’un cadre normatif partagé permettant aux jeunes de trouver leur place dans la société.

Or, selon elle, cette mission s’est progressivement déplacée vers une logique centrée sur le bien-être individuel, les émotions et les besoins subjectifs des élèves.

Cette évolution a entraîné la multiplication des activités de sensibilisation et des interventions extérieures : lutte contre l’intimidation, prévention de la violence, sensibilisation à divers enjeux sociaux, promotion de la santé mentale, éducation sexuelle ou encore programmes de bien-être.

Dans ce contexte, la classe devient moins un lieu d’étude et davantage un espace de gestion des comportements et des émotions.

Le risque d’une « approche thérapeutique » généralisée

Dans son analyse, Bourgeois met en garde contre ce qu’elle appelle la généralisation d’une approche thérapeutique en milieu scolaire.

Elle souligne qu’il ne s’agit pas de nier l’utilité d’un soutien professionnel pour certains élèves. Mais lorsque cette logique devient dominante, elle risque de transformer la relation des jeunes à eux-mêmes.

En introduisant très tôt le vocabulaire de la psychologie et de la psychiatrie, l’école pourrait encourager les enfants à se percevoir comme des individus fragiles nécessitant constamment une intervention ou un accompagnement.

La psychologue Yulia Chentsova Dutton est d’ailleurs citée dans le texte pour rappeler que l’attention excessive portée aux émotions peut parfois avoir l’effet inverse de celui recherché : plus on se concentre sur ses émotions, plus celles-ci peuvent s’intensifier.

Dans cette perspective, l’école pourrait involontairement favoriser une dépendance accrue aux services et aux interventions plutôt que le développement de l’autonomie.

À la radio : une transformation amorcée depuis les années 1960

Invitée sur les ondes du 95,7 KYK, dans l’émission animée par Martin-Thomas Côté et Alexandra Tremblay, Pascale Bourgeois a approfondi plusieurs éléments de son analyse.

Elle y explique que cette transformation de l’école remonte à des changements sociaux amorcés dans les années 1960, période durant laquelle la conception de l’éducation s’est progressivement déplacée vers une approche centrée sur l’enfant.

Selon elle, ce changement a inversé la logique traditionnelle de l’éducation :

« Finalement, c’est à la société de s’adapter à chaque enfant plutôt qu’aux jeunes générations de s’adapter au monde dans lequel ils vont faire leur vie. »

Cette approche aurait contribué à multiplier les interventions visant à répondre aux besoins individuels de chaque élève.

Bourgeois donne également des exemples concrets observés dès la petite enfance : casques anti-bruit, objets anti-stress ou autres outils distribués à l’ensemble d’une classe.

Le problème, selon elle, est que ces dispositifs peuvent créer de nouveaux besoins artificiels chez des enfants qui n’en auraient pas nécessairement eu.

Elle observe aussi que ces pratiques se prolongent désormais jusqu’au cégep et à l’université, où les demandes d’accommodements et de mesures particulières sont de plus en plus fréquentes.

Selon elle, cela pourrait contribuer à produire des jeunes adultes moins autonomes et plus dépendants des services.

La question de la parentalité

L’entrevue a également abordé la responsabilité des parents dans cette transformation.

Bourgeois estime qu’une partie du phénomène tient à une certaine insécurité parentale. Les parents, soucieux de bien répondre aux besoins de leurs enfants, se tournent davantage vers les professionnels.

Cette dynamique pourrait mener à une forme de délégation de la responsabilité éducative vers l’État et les institutions scolaires.

Or, rappelle-t-elle, certaines compétences de base — comme apprendre à attendre son tour, respecter les règles ou développer la politesse — relèvent d’abord de la famille.

L’école, selon elle, ne peut pas se substituer entièrement à ce rôle.

Une réflexion qui circule déjà dans le débat intellectuel

Le texte de Pascale Bourgeois n’est pas passé inaperçu dans les milieux intellectuels.

Le sociologue et professeur Stéphane Kelly — auteur de l’essai L’Enfant vieux, qui explore lui aussi certaines transformations culturelles liées à l’enfance et à l’éducation — a notamment partagé l’article sur Facebook.

Dans sa publication, Kelly souligne que Bourgeois propose une critique pertinente de ce qu’il appelle la « dérive thérapeutique » de l’école.

Selon lui, il est essentiel de rappeler qu’un enseignant n’est pas un thérapeute.

Une réaction également sur les ondes de Radio X

Le texte a aussi été commenté sur les ondes de Radio X (98,1 FM) dans l’émission Maurais Live animée par Dominic Maurais, où le jeune essayiste Étienne-Alexandre Beauregard en a proposé une analyse.

Beauregard y a salué la réflexion de Bourgeois, estimant qu’elle met en lumière un problème rarement abordé dans le débat public : la tendance à multiplier les missions confiées à l’école au point d’en oublier l’essentiel.

Selon lui, la discussion sur l’éducation au Québec est souvent dominée par des questions périphériques — composition des classes, ressources professionnelles, financement — alors que l’on parle beaucoup moins du contenu de ce qui est enseigné.

Il souligne également que la multiplication des intervenants et des services pourrait contribuer à l’explosion des coûts du système scolaire.

Pour Beauregard, la question fondamentale reste donc celle de la mission de l’école : enseigner des connaissances.

Il évoque aussi un phénomène plus large : l’écart croissant entre la formation scolaire et les compétences nécessaires dans le monde du travail, notamment les « soft skills » comme la ponctualité, la communication ou la capacité d’interagir dans un environnement professionnel.

Une question qui dépasse l’école

Au-delà du système éducatif lui-même, le débat soulevé par ce texte rejoint des interrogations plus larges sur l’évolution de la société contemporaine.

La multiplication des interventions, des sensibilisations et des dispositifs de soutien reflète une transformation culturelle plus profonde : celle d’une société qui tend à médicaliser ou à psychologiser un nombre croissant d’expériences humaines.

Dans ce contexte, l’école devient un terrain privilégié pour ces nouvelles approches.

Mais la question demeure : jusqu’où l’institution scolaire peut-elle s’étendre sans perdre sa mission fondamentale?

Pour plusieurs observateurs, le texte de Pascale Bourgeois a le mérite de remettre cette question au centre du débat.

Et à l’heure où les discussions sur l’éducation oscillent souvent entre financement, pénurie de personnel et revendications corporatistes, cette interrogation pourrait bien toucher un enjeu plus profond : celui de la place de l’école dans une société postmoderne où les institutions sont de plus en plus appelées à répondre à toutes les attentes sociales.

Reste à savoir si ce débat, désormais relancé, mènera à une réflexion plus large sur la mission véritable de l’éducation.

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