Lorrie Goldstein rapporte que le premier ministre Mark Carney a reconnu publiquement que le Canada n’atteindra ni ses cibles climatiques de 2030 ni celles de 2035 sous la stratégie mise en place par l’ancien premier ministre Justin Trudeau, admettant ainsi l’échec d’un plan climatique ayant englouti plus de 200 milliards de dollars d’argent public.
Cette reconnaissance est survenue lors d’entrevues de fin d’année accordées à CBC, au cours desquelles Mark Carney a affirmé que la stratégie héritée de l’ère Trudeau reposait sur « trop de réglementation et pas assez d’action », beaucoup de discours et peu de résultats concrets. Derrière cette formule, se dessine un aveu clair : la politique climatique fédérale n’a pas produit les réductions d’émissions promises, malgré des investissements massifs et une multiplication des programmes.
Le plan en question finançait 149 programmes gouvernementaux répartis dans 13 ministères fédéraux, avec pour objectif de réduire les émissions industrielles de gaz à effet de serre de 40 à 45 % sous le niveau de 2005 d’ici 2030, de 45 à 50 % d’ici 2035, et d’atteindre la carboneutralité en 2050. Or, les données les plus récentes montrent que les émissions canadiennes stagnent autour de 694 millions de tonnes, soit à peine 8,5 % sous le niveau de 2005.
Pour atteindre le seuil minimal de 2030, il faudrait réduire les émissions annuelles à environ 455 millions de tonnes, ce qui impliquerait une baisse supplémentaire de 239 millions de tonnes en seulement cinq ans. Un tel effort équivaudrait à éliminer, d’ici 2030, l’ensemble des émissions annuelles du secteur pétrolier et gazier canadien, ainsi que plus de la moitié de celles du secteur de l’électricité, un scénario qui entraînerait presque inévitablement une récession majeure.
Les projections actuelles suggèrent que le Canada atteindra tout au plus la moitié de l’objectif de 2030, et encore, dans une hypothèse optimiste. Cette situation confère un certain mérite à Mark Carney pour avoir reconnu publiquement l’échec, mais cette franchise s’accompagne de deux zones d’ombre. D’une part, il s’était engagé publiquement à respecter les cibles de Trudeau dans le cadre de l’Accord de Paris avant le dépôt du budget fédéral de novembre. D’autre part, il présidait dès septembre 2024 un groupe de travail sur la croissance économique nommé par Trudeau, à un moment où l’inatteignabilité des cibles était déjà largement documentée.
À cette époque, Mark Carney occupait également des fonctions internationales de premier plan, notamment comme envoyé spécial des Nations unies pour l’action climatique et la finance, et comme coprésident d’une alliance financière mondiale visant la carboneutralité. Il apparaît donc difficile de croire qu’il ignorait les limites structurelles du plan canadien. Les données fédérales sur les émissions étaient publiques et consultables, et de nombreux observateurs avertis avaient tiré la même conclusion bien avant.
Plusieurs institutions, dont le commissaire fédéral à l’environnement, le directeur parlementaire du budget, des groupes de réflexion économiques et même le ministère fédéral de l’Environnement, avaient conclu à répétition que les cibles étaient irréalistes. Pourtant, aucun gouvernement fédéral, qu’il soit libéral ou conservateur, n’a respecté une seule cible de réduction des émissions depuis le premier engagement pris en 1988.
Les objectifs fixés sous Trudeau relevaient ainsi de ce que les politiciens qualifient de cibles « ambitieuses » ou « aspirationnelles », un vocabulaire servant souvent à justifier l’échec a posteriori. Cette pratique n’est pas nouvelle. Dès 2007, Eddie Goldenberg, ancien proche collaborateur de Jean Chrétien, reconnaissait que le gouvernement libéral savait pertinemment que les engagements pris dans le cadre du protocole de Kyoto ne seraient pas respectés.
Malgré cela, les déclarations publiques des ministres fédéraux ont longtemps entretenu l’illusion inverse. En 2019, l’ancienne ministre de l’Environnement Catherine McKenna affirmait que le Canada était en voie de respecter ses engagements climatiques. En 2022 et 2023, le discours officiel répétait que le pays était « fermement sur la bonne voie », alors même que les données montraient l’inverse.
Les plus récents rapports fédéraux indiquent désormais que le Canada s’éloigne encore davantage de ses cibles de 2030. Pour atteindre l’objectif intermédiaire de 2026, il faudrait, sur la base des chiffres actuels, éliminer en un an l’équivalent des émissions annuelles de l’ensemble du secteur des bâtiments, un scénario irréaliste.
La démission récente de Steven Guilbeault du cabinet de Mark Carney illustre ces contradictions. Celle-ci est survenue après la signature d’un protocole d’entente avec la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, visant la construction d’un nouvel oléoduc reliant les sables bitumineux à un port en eau profonde dans le nord de la Colombie-Britannique. Selon Guilbeault, un tel projet rendrait impossible l’atteinte des cibles de 2030. Or, ces cibles étaient déjà hors de portée bien avant l’arrivée de Carney au pouvoir.
La véritable question qui se pose désormais est celle de l’avenir. Les nouvelles orientations énergétiques et climatiques permettront-elles de concilier croissance économique et responsabilité environnementale, ou risquent-elles de reproduire les erreurs d’une stratégie qui a englouti des centaines de milliards sans livrer les résultats promis ? Le temps des slogans semble révolu, et la crédibilité des politiques climatiques canadiennes est désormais mise à l’épreuve.



