En août 2022, au plus fort de la crise énergétique provoquée par l’invasion russe de l’Ukraine, le chancelier allemand Olaf Scholz était venu au Canada à la recherche de nouvelles sources d’approvisionnement en gaz naturel.
Le Canada possédait la ressource. L’Europe avait besoin du produit. L’Atlantique séparait deux alliés politiques parmi les plus stables de la planète. Justin Trudeau avait pourtant refroidi les attentes.
« Il n’y a jamais eu de solide analyse de rentabilité », avait alors déclaré le premier ministre au sujet de projets permettant d’exporter du gaz naturel liquéfié depuis la côte Est, invoquant notamment la distance séparant les gisements de l’Ouest canadien des futurs terminaux. Il ajoutait que les entreprises devraient déterminer si le nouveau contexte européen pouvait finalement rendre ces investissements rentables.
Quatre ans plus tard, l’Europe s’apprête à entrer dans l’hiver avec ses réserves de gaz à leur plus bas niveau saisonnier en près de vingt ans, pendant que son important fournisseur qatari est pratiquement paralysé par la guerre autour du détroit d’Ormuz. Le contraste est difficile à ignorer.
Selon les données de Gas Infrastructure Europe rapportées jeudi par Oilprice.com, les installations européennes de stockage n’étaient remplies qu’à environ 63 %, nettement sous leur moyenne des cinq dernières années. L’Europe pourrait même éprouver de la difficulté à atteindre son objectif flexible de 75 % avant le début de la saison froide.
La cause immédiate n’est évidemment pas le Canada. Le dernier hiver a été froid, la consommation a augmenté et les prix élevés ont compliqué le remplissage des réserves.
Mais un problème domine désormais tous les autres : une portion considérable du GNL qatari dont l’Europe et l’Asie étaient devenues dépendantes ne sort plus du golfe Persique.
Le Qatar pratiquement coupé du marché
Reuters révélait cette semaine que les exportations qataries de gaz naturel liquéfié ont chuté d’environ 96 % depuis le début de la guerre avec l’Iran.
Seulement 18 cargaisons auraient quitté le Qatar au cours des six derniers mois, contre 509 pendant la même période l’année précédente.
Avant la guerre, le petit émirat fournissait environ 20 % du GNL mondial. Mais l’essentiel de sa production doit quitter Ras Laffan et traverser le détroit d’Ormuz, l’un des passages maritimes les plus vulnérables de la planète. Les restrictions de navigation et les attaques contre des méthaniers ont pratiquement coupé cette route.
Les conséquences se font maintenant sentir directement en Europe.
Vendredi, Reuters rapportait que QatarEnergy venait d’aviser l’entreprise italienne Edison que ses livraisons demeureraient suspendues jusqu’au début du mois de novembre.
Cinq cargaisons supplémentaires prévues entre la fin septembre et le début novembre sont annulées. Cela porte à 29 le nombre de cargaisons qataries destinées à Edison annulées depuis avril.
Ce n’est pas un client marginal : Edison détient depuis 2009 un contrat de 25 ans avec QatarEnergy portant sur 6,4 milliards de mètres cubes de gaz par année, soit environ 10 % de la consommation italienne.
L’Europe doit donc se rabattre davantage sur le marché mondial au comptant et concurrencer les acheteurs asiatiques pour les cargaisons qui n’ont pas à franchir Ormuz.
Les prix suivent.
Selon Oilprice.com, le gaz européen de référence TTF et le GNL livré dans le nord-ouest de l’Europe ont atteint leurs niveaux les plus élevés depuis 2023. Les analystes d’ING préviennent que l’obligation d’acheter davantage de gaz à l’approche de l’hiver pourrait pousser les prix encore plus haut.
En 2022, l’Allemagne était venue voir le Canada
C’est ici que le parallèle avec 2022 devient particulièrement gênant.
Lorsque Scholz est arrivé au Canada en août de cette année-là, l’Allemagne tentait désespérément de remplacer le gaz russe dont son économie industrielle avait longtemps dépendu.
Le gouvernement Trudeau avait plutôt mis l’accent sur un éventuel corridor d’hydrogène vert entre le Canada et l’Allemagne. Ottawa annonçait alors son intention de commencer à exporter cet hydrogène dès 2025.
Le GNL, lui, devait attendre une hypothétique « analyse de rentabilité ».
L’Allemagne n’a pas attendu.
Trois mois après la visite de Scholz au Canada, QatarEnergy et ConocoPhillips signaient deux contrats devant fournir à l’Allemagne deux millions de tonnes de GNL par année pendant au moins 15 ans, avec des livraisons prévues à partir de 2026.
Québec Nouvelles soulignait déjà à l’époque l’ironie de la situation dans un article intitulé « Gaz naturel : le Qatar profite de l’immobilisme canadien ».
Le Qatar récupérait alors une partie du marché européen abandonné par la Russie pendant que le Canada, pourtant l’un des plus importants producteurs de gaz naturel de la planète, demeurait pratiquement absent du commerce mondial du GNL.
Quatre ans plus tard, les premières livraisons prévues par ces nouveaux contrats européens arrivent précisément au moment où la vulnérabilité géographique du fournisseur qatari éclate au grand jour.
L’Atlantique plutôt qu’Ormuz
Aucune infrastructure énergétique n’est totalement à l’abri d’une guerre, d’un accident ou d’une crise politique.
Mais la géographie compte.
Un méthanier quittant la côte Est canadienne pour l’Europe traverserait essentiellement l’Atlantique Nord entre des pays alliés. Un méthanier quittant le Qatar doit d’abord franchir un détroit d’à peine quelques dizaines de kilomètres séparant l’Iran de la péninsule arabique.
La crise actuelle fournit donc une démonstration grandeur nature de ce que signifie réellement la diversification énergétique.
Il est impossible de savoir avec certitude où en serait aujourd’hui un projet canadien si Ottawa en avait fait une priorité stratégique dès l’été 2022. Les grands terminaux, pipelines et installations de liquéfaction exigent plusieurs années d’études, de financement et de construction.
Mais quatre années se sont maintenant écoulées.
Un projet accéléré à l’époque pourrait aujourd’hui être achevé, en construction avancée ou beaucoup plus près de sa mise en service. L’Allemagne elle-même avait démontré en 2022 qu’une situation d’urgence pouvait considérablement raccourcir les échéanciers en construisant rapidement ses nouvelles infrastructures d’importation.
Pendant ce temps, les États-Unis ont fait exactement l’inverse du Canada : ils ont continué à multiplier les infrastructures.
Leurs exportations de GNL ont encore progressé de 23 % en 2026, notamment pour compenser l’effondrement des volumes qataris.
Et ils ne semblent pas considérer que le marché est sur le point de disparaître.
Le Texas construit encore
Comme le rapportait BOE Report le 26 août, Sempra vient d’entamer le processus réglementaire fédéral pour une nouvelle expansion majeure de son complexe de Port Arthur, au Texas.
Le projet prévoit quatre nouveaux trains de liquéfaction pouvant produire jusqu’à 27 millions de tonnes de GNL par année, en plus des deux premières phases de Port Arthur, qui totalisent déjà 26 millions de tonnes de capacité annuelle. Si le projet est approuvé et construit, les premières exportations pourraient commencer dans la seconde moitié de 2034.
Autrement dit, pendant que le Canada s’est longtemps demandé si le marché justifiait de nouvelles infrastructures gazières, des entreprises américaines investissent encore aujourd’hui dans des capacités qui ne commenceront à exporter que dans près d’une décennie.
Cela ne signifie toutefois pas que la fenêtre restera ouverte éternellement.
Comme le rapportait le chroniqueur Chris Varcoe à la fin mai, le PDG de Pembina Pipeline, Scott Burrows, estime que le Canada dispose d’une fenêtre de seulement trois à cinq ans pour profiter pleinement de l’occasion actuelle avant que les projets concurrents ailleurs dans le monde ne viennent combler la demande.
« Nous avons beaucoup d’avantages, mais nous avons aussi une fenêtre d’opportunité. Si nous ne la saisissons pas dans les trois à cinq prochaines années, d’autres combleront cet espace », avait-il déclaré lors d’une conférence énergétique à Calgary. Il ajoutait que le nombre de projets proposés aux États-Unis et au Moyen-Orient rendait l’urgence particulièrement réelle.
Et le Québec?
Cette question prend une dimension particulière au Québec au moment même où débute la campagne électorale provinciale. Le Québec interdit actuellement l’exploration et l’exploitation de ses propres hydrocarbures, tout en consommant du gaz importé de l’Ouest canadien et des États-Unis.
Une étude publiée en mai par l’Institut économique de Montréal estime que les réserves récupérables de gaz naturel québécois pourraient, selon les hypothèses retenues, couvrir entre 37 et 207 années de consommation actuelle.
L’organisme estime que leur exploitation pourrait ajouter jusqu’à 93 milliards de dollars au PIB québécois sur 25 ans, générer environ 233 000 emplois-personnes et procurer près de 15 milliards de dollars de recettes fiscales supplémentaires. Ces chiffres sont des estimations de l’IEDM et reposent évidemment sur l’hypothèse d’un développement effectif de la ressource.
Un projet concret revient d’ailleurs actuellement sur la table.
Le 17 août, Kino Aski et Marinvest Énergie Canada ont annoncé la relance d’un projet de corridor énergétique et de terminal de GNL à Baie-Comeau, destiné explicitement à approvisionner l’Europe.
Kino Aski, dirigée par des partenaires des Premières Nations, détiendrait une participation majoritaire dans la société de développement. Le projet envisagé pourrait atteindre environ 15 millions de tonnes par année, mais demeure au stade du développement et devra encore franchir les processus techniques, environnementaux et réglementaires.
La Côte-Nord possède ici un avantage géographique évident : elle est beaucoup plus proche des terminaux européens que la côte Pacifique canadienne et évite aussi le long détour maritime depuis le golfe du Mexique.
Selon une estimation de l’IEDM, un méthanier quittant la Côte-Nord pourrait atteindre l’Allemagne 18 jours plus rapidement qu’un navire partant de Colombie-Britannique.
Duhaime veut rouvrir la porte au gaz québécois
Parmi les chefs des principaux partis québécois, Éric Duhaime est celui qui défend le plus ouvertement le retour de l’exploitation gazière.
Le chef du Parti conservateur du Québec affirmait déjà en mars que le Québec possédait « d’énormes réserves sous nos pieds » et réclamait l’abolition de l’interdiction actuelle afin de permettre au secteur privé d’explorer et d’exploiter la ressource sans subvention publique.
Dans un point de presse consacré à son plan économique et à la guerre commerciale avec Washington, Duhaime a également défendu cette semaine une stratégie d’autosuffisance énergétique.
« La meilleure façon de combattre monsieur Trump, c’est d’être autosuffisant », a-t-il soutenu.
Cette position tranche avec celle qui dominait encore à Québec et Ottawa il y a quelques années : considérer le développement gazier comme une industrie appartenant essentiellement au passé.
Or le monde de 2026 raconte une autre histoire.
L’Europe cherche toujours du gaz. Les États-Unis construisent encore des terminaux. L’Allemagne vient de signer un nouveau contrat de 15 ans avec la Norvège. Le Qatar planifie d’immenses expansions de production. Et la guerre autour d’Ormuz vient de rappeler brutalement que la provenance d’une ressource énergétique compte autant que son prix.
Ne pas manquer deux fois la même occasion
En 2022, le Canada disposait de la ressource, de partenaires européens qui la demandaient et d’une occasion géopolitique exceptionnelle.
Il n’avait pas les infrastructures.
Plutôt que de corriger rapidement cette faiblesse, Ottawa s’interrogeait publiquement sur l’existence même d’une analyse de rentabilité.
Les Européens ont donc signé ailleurs.
Aujourd’hui, une partie du gaz qatari qu’ils avaient sécurisé est coincée derrière le détroit d’Ormuz, leurs réserves sont exceptionnellement faibles et ils doivent concurrencer l’Asie pour acheter à prix élevé les cargaisons encore disponibles.
Il serait évidemment absurde de prétendre que le Canada aurait pu remplacer à lui seul le Qatar ou immuniser l’Europe contre toutes les crises énergétiques.
Mais il aurait pu offrir une autre route, un autre fournisseur et une autre source d’approvisionnement située dans l’un des environnements géopolitiques les plus stables au monde.
Et il pourrait encore le faire.
La véritable question n’est donc plus de savoir si une occasion d’affaires existe.
Elle consiste à déterminer combien de temps le Canada et le Québec peuvent encore la regarder passer avant que les États-Unis, le Qatar, la Norvège et les autres producteurs aient signé les contrats et construit les infrastructures qui rendront notre gaz superflu.
La fenêtre que Justin Trudeau ne voyait pas en 2022 était bien réelle.
Elle est toujours ouverte en 2026. Mais elle ne le sera pas éternellement.



