Depuis plus de quinze ans, le Royaume-Uni peine à faire la lumière sur l’un des scandales les plus graves de son histoire récente : celui des « grooming gangs », ces réseaux d’hommes qui ont abusé sexuellement de centaines de jeunes filles dans plusieurs villes anglaises. Dans The Guardian, la journaliste Geraldine McKelvie revient sur des années d’enquêtes, d’auditions et de promesses politiques n’ont pas suffi à apaiser la colère des victimes ni à restaurer la confiance du public dans les institutions censées les protéger.
Tout a commencé à la fin de 2012, lorsque Samantha Walker-Roberts, alors âgée de 19 ans, a pris un autocar de Manchester à Londres pour témoigner devant le Parlement britannique. Elle y a raconté comment, à l’âge de 12 ans, elle avait signalé une agression sexuelle à la police d’Oldham avant d’être renvoyée dans la rue par des agents indifférents. Cette nuit-là, elle a été enlevée et violée par plusieurs hommes dans une maison isolée. Son dossier, confié à l’opération Messenger, n’a conduit qu’à une seule condamnation, celle de Shakil Chowdhury, citoyen britannique d’origine bangladaise.
Lors de la même enquête parlementaire, le chef de la police du Grand Manchester, Peter Fahy, assurait que sa force « avait un très bon bilan » dans la protection des victimes vulnérables, tout en reconnaissant être « en colère » que certains coupables aient échappé à la justice trop longtemps. Dans la ville voisine de Rochdale, neuf hommes, majoritairement d’origine pakistanaise, venaient d’être condamnés pour avoir violé et exploité des adolescentes, après qu’une première enquête eut jugé l’une des victimes « non crédible ».
Walker-Roberts, aujourd’hui âgée de 31 ans, garde un souvenir amer de cette époque. L’idée que certaines autorités aient pu qualifier les victimes de « prostituées » lui semble insoutenable. « C’est offensant et profondément blessant, d’autant que certaines d’entre nous n’étaient encore que des enfants de primaire », confie-t-elle.
Le premier rapport parlementaire sur la question, dirigé par l’ancien député travailliste Keith Vaz, recommandait de mieux financer les équipes locales de lutte contre l’exploitation sexuelle. Mais beaucoup de ces unités spécialisées ont fini par disparaître, victimes de coupes budgétaires. À Oldham, l’opération Messenger a été absorbée par une structure régionale en 2014. À Telford et à Rotherham, d’autres projets similaires ont été affaiblis par un manque de ressources.
C’est à Rotherham, en 2014, que le scandale a véritablement éclaté. L’enquête menée par la professeure Alexis Jay a révélé que 1 400 jeunes filles avaient été abusées entre 1997 et 2013. Elle a décrit des crimes d’une violence extrême : viols collectifs, passages à tabac, enlèvements, et même des cas où des victimes ont été aspergées d’essence puis brûlées. La majorité des agresseurs étaient décrits comme « asiatiques » par les témoins, mais les élus locaux avaient longtemps évité d’aborder la question de peur d’être accusés de racisme.
À Telford, un rapport dirigé par l’ancien juge Tom Crowther a mis en évidence des défaillances policières et institutionnelles sur plusieurs décennies. Son enquête, saluée par le gouvernement comme un modèle, a révélé que jusqu’à 1 000 enfants y avaient été victimes d’exploitation sexuelle. Pourtant, Crowther a lui-même admis les limites de son travail : sans pouvoirs statutaires, il ne pouvait contraindre personne à témoigner.
Ces restrictions se sont retrouvées au cœur du débat sur la nouvelle enquête nationale lancée après des années de pressions de survivantes comme Walker-Roberts. Si Keir Starmer a accepté le principe d’une commission dotée de pouvoirs renforcés, beaucoup craignent qu’elle ne répète les erreurs du passé. L’audit mené par Louise Casey a bien noté que les suspects de certaines affaires étaient majoritairement d’origine sud-asiatique, mais a souligné le manque de données fiables sur l’ethnicité dans la plupart des cas.
Un panel de trente survivantes a été créé pour encadrer la nouvelle enquête. Cinq ont déjà démissionné, dénonçant des manipulations politiques destinées à élargir le mandat de la commission au-delà des réseaux de rue. Walker-Roberts, elle, souhaite que l’enquête reste ouverte à tous les cas de violences collectives, même lorsque le terme de « grooming » ne s’applique pas strictement. « Ce que j’ai vécu n’était pas du grooming, mais un enlèvement collectif. Pourtant, les hommes qui m’ont fait ça pourraient avoir d’autres victimes. Mon témoignage pourrait les encourager à parler », explique-t-elle.
Avec d’autres survivantes, elle a écrit à Keir Starmer pour demander que toute personne estimant avoir été victime d’un réseau d’abus puisse être entendue. Toutes veulent qu’enfin, après quinze ans d’enquêtes fragmentées, la vérité soit dite et que la justice rattrape ceux qui ont profité du silence des institutions.



