Le fait qu’un politicien accorde une entrevue à tel ou tel média devrait relever de la « non nouvelle ». C’est d’ailleurs généralement le cas : Radio Canada ne fait pas un grand titre si le chef d’un parti politique québécois accorde une entrevue au réseau TVA.
Par contre, force est de constater que l’entrevue que Paul St-Pierre Plamondon a accordée au média indépendant Rebel News dérange Radio-Canada. À l’émission Zone Info, Gérald Fillion a consacré une dizaine de minutes à en discuter avec les panélistes Tasha Kheiriddin et Alain Therrien. « Le chef du PQ leur accorde une entrevue », peut-on lire à l’écran, comme s’il s’agissait d’une grave transgression.
À noter qu’il n’était pas question d’analyser les propos tenus par PSPP lors de l’échange, mais de déterminer s’il était « judicieux » pour le chef du Parti québécois d’accepter de s’entretenir avec Alexa Lavoie. L’entrevue de PSPP n’avait même pas encore été diffusée au moment où Zone Info lui consacrait ce segment complet.
Radio-Canada a ainsi saisi l’occasion pour faire d’une pierre deux coups. D’abord, en laissant Tasha Kheiriddin rappeler aux auditeurs que Rebel News est un « média activiste de droite » aligné avec Pierre Poilievre et le convoi des camionneurs de 2022, puis suggérer que PSPP a pris une initiative risquée susceptible de ternir son image.
Ce qui frappe, c’est que Radio-Canada pointe du doigt le biais éditorial, pourtant avoué, de Rebel News alors que la SRC, en tant que société d’État, présente aussi une orientation idéologique manifeste – bien que plus insidieuse. Chez la SRC, financée avec l’argent des contribuables, il y a une volonté d’apparence de neutralité.
Sur les réseaux sociaux, Mathieu Bock-Côté y est allé d’une ironie mordante : « Je crois comprendre qu’on reproche à PSPP d’accorder un entretien à un média militant, très orienté, qui déforme la réalité en fonction de son idéologie. Ce n’est pourtant pas la première fois qu’il va à Radio-Canada! ».
Le fond de l’affaire, c’est que la crise des médias frappe aussi le Québec, même si la fuite de l’auditoire des médias traditionnels est moins prononcée qu’ailleurs en Occident. À la veille des élections provinciales de 2018, TVA Nouvelles s’inquiétait déjà de « l’avènement de petits médias alternatifs qui mélangent allègrement informations, opinions et théories du complot ».
Selon une étude de 2024 commandée par Patrick White, professeur à l’École des médias de l’UQAM, 50% des Québécois croient qu’il est «certainement ou probablement vrai» que les médias mainstream déforment ou manipulent l’information – en hausse par rapport à 44% en 2023. Une autre étude sur les médias d’information québécois indique que l’auditoire des réseaux traditionnels est vieillissant. Les plus de 55 ans privilégient la télévision comme source principale de nouvelles dans une proportion de 73%. Celle-ci tombe à 49% chez les moins de 55 ans et à 23% chez les moins de 35 ans, qui sont beaucoup plus enclins à s’informer sur les réseaux sociaux.
L’ironie, c’est que le dénigrement des médias alternatifs et des opinions qui y sont véhiculées (notamment populistes ou conservatrices) contribue justement à alimenter un sentiment de déconnection chez une partie croissante des auditeurs.
Le véritable enjeu n’est pas tant Rebel News que l’opportunité – ou le droit – de parler à tous les publics. Est-ce qu’un politicien doit éviter certains médias parce que l’establishment les estime controversés? Et puis, qui décide ce qu’est un média « fréquentable »? Les médias mainstreams sont les premiers à avoir diffusé de l’information biaisée, voire erronée.
En acceptant de parler à Rebel News, PSPP se distingue de Justin Trudeau et d’Yves-François Blanchet, qui avaient tous deux fermement refusé de répondre aux questions du média alternatif. Tout en s’identifiant au centre gauche, PSPP a montré qu’il ne cautionnait pas pour autant la diabolisation de la droite populiste ou conservatrice, ce qui est tout à son honneur. Il n’a pas seulement accordé une entrevue, il a banalisé le dénigrement de Rebel News et déplacé la ligne de « l’acceptabilité médiatique ».
Dans l’entrevue, PSPP a d’ailleurs salué la couverture de certains sujets sensibles par Rebel News, comme les prières de rue. En outre, il en a profité pour défendre la souveraineté et à se positionner fermement sur la laïcité et l’identité québécoise.
Contrairement à ce que suggère Tasha Kheiriddin, l’initiative de PSPP s’inscrit dans une stratégie pour rejoindre des électeurs nationalistes de droite indécis ou déçus par l’offre politique. Avec l’effondrement de la CAQ, il y aura des luttes à deux entre le Parti Québécois et le Parti Conservateur d’Éric Duhaime dans nombre de circonscriptions francophones en région. Aussi paradoxal que ça puisse paraître, il y a des orphelins politiques pour qui le PQ est trop à gauche, mais pour lesquels le PCQ ne défend pas une ligne suffisamment nationaliste sur le plan identitaire. Ces deux partis diamétralement opposés se disputent ainsi une partie de l’électorat « bleu » qui apprécie certains éléments de chacun d’eux sans pour autant se sentir pleinement représenté par l’un ou l’autre.



