Refuges pour sans-abri à Toronto : quand la ville souhaite embaucher des consommateurs actifs

Dans la foulée de la crise des opioïdes et des surdoses, plusieurs villes canadiennes ont misé sur la réduction des méfaits pour limiter la casse : sites d’injection supervisée, distribution de matériel stérile, naloxone en abondance. Pendant un temps, ce modèle a été présenté comme la nouvelle orthodoxie en matière de santé publique. Mais selon Anthony Furey, ancien candidat à la mairie de Toronto, dans une chronique du National Post, l’humeur a changé. Devant la dégradation des centres-villes, l’augmentation des scènes ouvertes de consommation et la multiplication des drames, une partie de l’opinion et du monde politique estime que l’expérience est allée trop loin.

En Ontario, le gouvernement Ford a commencé à fermer des sites de consommation situés près des écoles et des garderies, au nom de la sécurité des quartiers et de la protection des enfants. L’accent se déplace vers le traitement, la désintoxication, la sortie de la rue. C’est précisément à contre-courant de cette évolution que se situe, d’après la chronique, l’appareil bureaucratique de la Ville de Toronto responsable des refuges et des services d’hébergement d’urgence.

Au cœur du problème, il y aurait un document interne qualifié de « plan en dix points », élaboré par des employés de Santé publique de Toronto et présenté comme cadre de référence pour l’ensemble du système de refuges. Ce guide affirme noir sur blanc que les programmes devraient « planifier l’intégration intentionnelle des personnes qui consomment des drogues au sein de leurs équipes ». Autrement dit, non seulement on ne cherche pas à exclure les usagers actifs des postes de travail, mais on les présente comme des employés souhaitables, en raison de leur « expérience vécue ».

La chronique souligne le caractère explosif de cette logique. Confier des tâches payées à des consommateurs actifs, notamment pour aider leurs pairs à s’injecter, revient à institutionnaliser la consommation sur les lieux même où des personnes vulnérables cherchent à se stabiliser. Là où le public imagine un refuge offrant un lit, un repas et un minimum de sécurité, ce modèle normalise la présence de drogue dans les chambres, les couloirs, parfois sous la supervision de membres du personnel eux-mêmes impliqués dans ces pratiques.

S’ajoute la question des trafiquants. Les sites de consommation supervisée attirent mécaniquement les vendeurs : c’est là que se concentre la clientèle. Si des refuges adoptent officiellement une culture de consommation et embauchent des usagers actifs, on peut aisément imaginer que les réseaux de dealers gravitent autour de ces lieux, voire tissent des liens avec les employés. La chronique cite à ce sujet un précédent scandaleux : un membre du personnel d’un site de consommation de Leslieville, accusé d’avoir aidé un trafiquant, alors qu’une jeune mère a été tuée dans un échange de coups de feu lié au milieu de la drogue.

Le document municipal va plus loin encore en s’attaquant à la notion même de « refuge d’abstinence ». On y reconnaît que ces milieux représentent une option importante pour des personnes qui souhaitent se tenir à distance des drogues, mais on leur impose malgré tout une « approche de réduction des méfaits ». Concrètement, même un refuge censé être exempt de consommation doit veiller à ce que ses résidents puissent, s’ils choisissent tout de même de consommer, le faire « de la manière la plus sûre possible ». La chronique y voit une contradiction flagrante : comment parler d’abstinence si l’on demande aux gestionnaires de faciliter la consommation?

Le volet le plus sensible concerne les refuges familiaux, où des enfants vivent avec leurs parents. Le guide précise que ces refuges sont tenus d’adopter une approche de réduction des méfaits et de soutenir des pratiques de consommation plus sécuritaires, tout en respectant leurs obligations légales envers la protection de l’enfance. La question est posée avec brutalité : comment peut-on sérieusement prétendre que la promotion de la consommation de drogues dures dans un milieu où vivent des enfants ne présente pas un risque pour ces mêmes enfants?

Il est également rappelé que ces orientations ne s’appliquent pas uniquement à quelques sites spécialisés dans la consommation supervisée. Elles concernent l’ensemble des refuges pour sans-abri de la ville, toutes catégories confondues. Aux yeux du grand public, un refuge demeure un lieu où l’on cherche un toit, de la chaleur et un accompagnement minimal pour sortir de la rue. Or, si l’on suit ce guide à la lettre, ces refuges deviennent des espaces où la consommation est intégrée, encadrée, parfois encouragée, sans véritable stratégie pour accompagner les gens vers l’abstinence ou le traitement.

Autre élément frappant souligné dans la chronique : le silence total du document sur la sortie de l’addiction. On y parle de sécurité, de matériel stérile, de réduction des méfaits, mais jamais de désintoxication, de thérapie ou de programmes structurés orientés vers l’arrêt de la consommation. L’horizon proposé n’est pas la guérison, mais la gestion interminable d’un état de dépendance normalisé, institutionnalisé à même les budgets municipaux.

Ce guide n’est pas nouveau. Il a été rédigé en 2021, au cœur d’une période où la réduction des méfaits dominait largement le discours officiel. Quatre ans plus tard, il figure toujours comme ressource actuelle sur les sites municipaux, aux côtés de documents datés de 2025. Malgré les controverses, les drames, les reculs politiques observés ailleurs, aucune instance n’aurait, jusqu’ici, jugé nécessaire de le retirer, de le réviser en profondeur ou de l’assujettir à un débat public.

La chronique se termine sur un appel direct à la classe politique municipale. Toronto est en démarche de prébudgets, et le bureau responsable des refuges et services de soutien dispose d’un budget approchant les 900 millions de dollars, intégré au vaste appareil financier de la Ville. C’est le moment idéal, selon l’auteur, pour exiger un audit complet de ce département : vérifier si l’argent des contribuables sert réellement à aider les personnes en situation d’itinérance à reprendre pied, ou s’il alimente un agenda idéologique qui entretient la dépendance plutôt qu’il ne la combat.

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