Relâchement de suspects pour terrorisme : jusqu’où Washington peut-il encore faire confiance à ses alliés?

Il devient difficile de demander aux États-Unis de traiter leurs alliés comme des partenaires de sécurité fiables lorsque des individus soupçonnés d’avoir participé à des opérations visant directement des installations américaines se retrouvent rapidement en liberté.

La controverse qui secoue actuellement le Royaume-Uni dépasse largement une simple décision policière. Cinq hommes âgés de 23 à 25 ans ont été arrêtés près de RAF Fairford, une base britannique utilisée par les forces américaines, d’abord pour des infractions présumées liées aux explosifs, puis sous soupçon de préparation d’un acte terroriste. Après des interrogatoires, les cinq hommes ont pourtant été remis en liberté sous caution, même s’ils demeurent sous enquête et soumis à des restrictions importantes.

Cette décision a immédiatement provoqué de l’incompréhension à Washington. Le président Donald Trump a contesté leur remise en liberté, tandis que le secrétaire d’État Marco Rubio a affirmé que l’incident impliquait un acteur étranger, sans toutefois présenter publiquement les renseignements sur lesquels repose cette conclusion. La police britannique examine elle aussi la possibilité que des individus aient agi, consciemment ou non, pour le compte d’un État étranger.

Une enquête antiterroriste qui laisse Washington perplexe

Il faut évidemment conserver une distinction essentielle : les cinq hommes n’ont pas été reconnus coupables d’un acte terroriste et l’enquête est toujours en cours. Les policiers britanniques ont d’ailleurs annoncé mardi n’avoir découvert aucun engin explosif improvisé dans le cadre de leurs recherches, bien qu’une quantité d’essence ait été retrouvée dans les véhicules. Le chef de la police antiterroriste britannique, Laurence Taylor, a défendu leur remise en liberté en affirmant qu’il s’agissait d’une décision d’enquête fondée sur l’expérience et sur une utilisation réfléchie des pouvoirs policiers.

Le contexte demeure néanmoins particulièrement sensible. RAF Fairford constitue un site stratégique utilisé par les forces américaines et a accueilli des bombardiers américains dans le cadre d’opérations contre l’Iran. Les autorités britanniques continuent par ailleurs d’examiner la possibilité d’une implication étrangère, tandis que l’ambassade iranienne à Londres a catégoriquement nié toute implication.

C’est donc moins une question de culpabilité déjà établie qu’une question de perception stratégique. Du point de vue américain, des hommes sont arrêtés près d’une installation essentielle à leurs opérations militaires, dans une enquête reprise par les services antiterroristes et où la possibilité d’une opération commanditée de l’étranger demeure étudiée. Peu après leur arrestation, ils sont néanmoins en liberté sous conditions.

Légalement, cela peut s’expliquer par les règles britanniques de détention et les besoins de l’enquête. Politiquement, l’image est autrement plus difficile à défendre auprès d’un allié dont les militaires constituent précisément la cible potentielle.

Le Royaume-Uni et ses étonnantes priorités

Cette affaire arrive dans un Royaume-Uni où les priorités policières et judiciaires font déjà l’objet d’un débat féroce. Des données obtenues par The Times et examinées par la bibliothèque de la Chambre des lords ont notamment révélé plus de 12 000 arrestations en une seule année sous deux dispositions visant les communications malveillantes ou grossièrement offensantes, soit plus de 30 par jour.

Ces chiffres ont nourri une controverse qui dépasse largement la seule question de la liberté d’expression. Ils posent aussi celle des priorités d’un appareil d’État qui consacre des ressources considérables à surveiller, enquêter et intervenir dans des dossiers liés à des propos et à des publications, alors que le pays continue d’être secoué par des scandales autrement plus graves.

Le contraste est d’autant plus brutal que le Royaume-Uni traîne déjà derrière lui les séquelles du scandale des grooming gangs, où des réseaux d’exploitation sexuelle ont pu agir pendant des années alors que les autorités locales et policières ont été accusées d’avoir fermé les yeux, minimisé les faits ou hésité à intervenir. À cela s’ajoutent les critiques récurrentes sur la criminalité violente, les défaillances du système migratoire et les menaces d’ingérence étrangère.

C’est dans ce climat que cinq hommes arrêtés dans une enquête antiterroriste près d’une base militaire utilisée par les États-Unis ont été rapidement remis en liberté sous conditions. Même si leur culpabilité n’est pas établie et que l’enquête se poursuit, le contraste est politiquement dévastateur : un État capable d’intervenir vigoureusement pour des communications jugées offensantes paraît beaucoup moins inflexible lorsqu’il est confronté à des suspects dans une affaire touchant directement la sécurité nationale et celle d’un allié majeur.

Pour Washington, cette perception compte. Lorsqu’une base utilisée par ses propres forces est au cœur d’une enquête antiterroriste, le traitement réservé aux suspects ne demeure pas une simple affaire intérieure britannique. Il devient aussi un test de la manière dont Londres hiérarchise les menaces — et de la valeur réelle qu’il accorde à la sécurité de son principal allié militaire.

Le Canada vient de faire presque exactement la même chose

Le malaise américain risque d’être d’autant plus profond que le Royaume-Uni n’est pas un cas isolé.

Au Canada, Zara Jabbi, l’un des hommes accusés d’avoir fait feu sur le consulat des États-Unis à Toronto en mars dernier, a lui aussi obtenu sa remise en liberté sous caution. Après une audience de révision demandée par la Couronne, un juge de la Cour supérieure de l’Ontario a refusé d’annuler sa remise en liberté le 27 août. Jabbi demeure donc en liberté avec des conditions strictes, notamment une assignation à résidence et une surveillance GPS, en attendant la suite des procédures.

Ici encore, il faut distinguer les accusations canadiennes des allégations américaines entourant le réseau auquel cette attaque aurait été reliée. Le département américain de la Justice accuse Mohammad Baqer Saad Dawood Al-Saadi, présenté par Washington comme un membre important du Kata’ib Hezbollah et un opérateur du Corps des Gardiens de la révolution islamique, d’avoir participé à une campagne d’attentats internationaux. Le département américain de la Justice affirme qu’Al-Saadi et ses associés ont planifié, coordonné ou revendiqué au moins 18 attaques en Europe ainsi que deux attaques au Canada. Ce sont à ce stade des allégations américaines qui devront être démontrées devant les tribunaux.

Plus précisément, la plainte américaine affirme qu’Al-Saadi aurait reconnu lors d’une conversation que « ses gens » se trouvaient derrière deux attaques au Canada, dont la fusillade du 10 mars contre le consulat américain de Toronto. Les autorités canadiennes, de leur côté, traitent l’incident comme un dossier de sécurité nationale.

La police de Toronto a parallèlement décrit certains des exécutants présumés comme des « criminels à louer ». Jabbi est accusé d’avoir intentionnellement tiré sur le consulat, tandis qu’un mandat judiciaire lui impute également une attaque violente contre les locaux officiels d’une personne bénéficiant d’une protection internationale, selon les documents obtenus par Global News.

Deux pays alliés des États-Unis. Deux installations américaines visées. Deux dossiers comportant des allégations de liens avec des réseaux étrangers. Et, dans les deux cas, des suspects relâchés sous conditions pendant que les procédures se poursuivent.

Ce n’est évidemment qu’une comparaison, mais elle risque néanmoins d’être beaucoup plus importante politiquement que ne semblent le comprendre Ottawa et Londres.

Une alliance ne peut pas fonctionner à sens unique

Les gouvernements occidentaux peuvent avoir de profonds désaccords avec Donald Trump. Ils peuvent s’opposer à ses tarifs douaniers, à sa stratégie envers l’Iran, à ses exigences envers l’OTAN ou à sa conception des relations internationales. Une alliance véritable suppose justement que ces différends ne contaminent pas les obligations élémentaires de sécurité entre partenaires.

C’est là que ces affaires deviennent dangereuses pour la relation transatlantique. Pour Washington, c’est la confiance même entre alliés qui est en jeu : lorsque des militaires, des diplomates ou des installations américaines sont visés dans des affaires de terrorisme ou de sécurité nationale, la manière dont les pays partenaires traitent ces menaces et leurs suspects devient inévitablement un test de la solidité de cette alliance.

Lorsque Marco Rubio affirme publiquement que l’affaire britannique implique un acteur étranger et que Donald Trump exprime son désaccord devant la remise en liberté des suspects, une divergence policière devient déjà une divergence diplomatique. On peut contester leur interprétation des renseignements disponibles, mais on ne peut ignorer le signal politique envoyé à Washington.

Et cette confiance est particulièrement importante au moment où les mêmes gouvernements cherchent simultanément à convaincre les États-Unis de faire des compromis commerciaux, de maintenir leurs engagements militaires en Europe et de continuer à traiter leurs partenaires traditionnels comme des alliés privilégiés.

Une alliance repose nécessairement sur une forme de réciprocité. Les Européens et les Canadiens demandent régulièrement aux Américains de prendre au sérieux les menaces dirigées contre leur propre sécurité. Washington peut légitimement s’attendre à la même vigilance lorsque les cibles sont américaines.

Le problème dépasse donc largement Donald Trump. Les présidents passent; les appareils diplomatiques, militaires et de renseignement demeurent. Une accumulation d’épisodes où les États-Unis ont le sentiment que leurs partenaires minimisent les menaces qui les visent pourrait durablement détériorer cette confiance.

Les relations internationales ne se construisent pas uniquement à partir de décisions juridiquement défendables prises isolément, elles reposent aussi sur la certitude qu’en cas de menace grave, un allié comprendra que votre sécurité est également la sienne.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine