Robes rouges et bispiritualité : le zèle DEI d’Air Canada

« Les disparitions et assassinats de femmes, de filles et de personnes bispirituelles et LGBTQI+ autochtones constituent une crise nationale », averti une publicité d’Air Canada lancée dans le cadre de la campagne du 5 mai pour la Journée de la robe rouge (symbole utilisé pour représenter les victimes).

Pourquoi ne pas s’en tenir aux femmes et aux filles? Qui sont les personnes bispirituelles dans la culture autochtone? La « bispiritualité » désigne des individus « aux deux esprits ». La forme abrégée 2S du terme anglais « two-spirit » se retrouve au début de l’acronyme 2SLGBTQIA+ – celui qu’utilise le gouvernement du Canada pour faire référence aux minorités sexuelles.

Le terme « two-spirit » a vu le jour à Winnipeg en 1990, lors de la 3ème conférence annuelle des gais et lesbiennes autochtones d’Amérique. Il a principalement été créé pour remplacer le terme péjoratif « berdache », utilisé par des explorateurs, missionnaires et colons européens à partir du XVIIe siècle pour désigner des personnes autochtones ne correspondant pas aux normes de genre européennes, dont des hommes occupant des rôles féminins. Toutefois, « two-spirit » ne se veut pas l’équivalent de « transgenre » ou « non-binaire », ni de l’étiquette LGBTQ+ occidentale.

Le concept ne fait pas l’unanimité chez les Premières Nations. Des voix autochtones dénoncent l’appropriation de la bispiritualité par les non-Autochtones, notamment dans les milieux militants LGBTQ+. Selon elles, le terme efface les rôles traditionnels spécifiques et les différences linguistiques/culturelles. Il perd son sens culturel, spirituel et tribal spécifique, et devient un outil générique pour valider des identités de genre occidentales modernes.

Mary Annette Pember, une journaliste ojibwé, est l’une des voix les plus claires sur le sujet. Dans un article de 2016, elle exprimait son malaise face aux affirmations simplistes selon lesquelles les peuples autochtones auraient historiquement décrit les personnes LGBT comme « two-spirited » et les auraient célébrées comme chamans ou guérisseuses. Elle qualifie ces récits de « largement infondés ou seulement partiellement vrais », et y voit une forme d’appropriation culturelle activiste qui homogénéise et dénature les cultures autochtones diverses (il y a plus de 500 nations reconnues aux États-Unis seulement, avec des traditions très variables). Elle critique aussi l’usage du terme « two-spirit » pour réviser l’histoire de manière romantique.

Traditionnellement, les rôles auxquels renvoie la bispiritualité étaient souvent liés à des fonctions cérémonielles précises, et non à une identité sexuelle permanente. En outre, le concept de bispiritualité, tout comme la notion d’identité de genre, repose sur un ressenti interne plutôt que sur des critères biologiques observables ou mesurables. Il n’existe pas de test empirique capable de démontrer l’existence « d’esprits doubles ». Beaucoup de critiques de l’identité de genre sont tout aussi sceptiques vis-à-vis de la notion de bispiritualité et perçoivent une instrumentalisation de la spiritualité des Premières Nations dans le but d’appuyer l’idéologie de la mouvance LGBTQ+.

L’essentiel à retenir au sujet de ce « 2S », c’est qu’il s’agit d’un néologisme contemporain, et non d’un ancien concept autochtone universel. À partir de sa création en 1990, les groupes LGBTQ+ autochtones ont popularisé et largement réinventé cette notion de bispiritualité, qui a parallèlement été intégrée au discours LGBTQ+ militant. Créant un lien entre le combat des minorités sexuelles et la cause autochtone, l’ajout du 2S est précieux – surtout dans l’optique de l’intersectionnalité des oppressions chère aux militants progressistes.

Les personnes bispirituelles et LGBTQI+ sont incluses dans le discours sur les femmes autochtones assassinées ou disparues pour des raisons militantes. Les données statistiques montrent que le cœur du problème reste la violence contre les femmes et les filles. Elles représentent environ 4-5% de la population féminine, mais 16% des victimes d’homicides féminins. Le taux d’homicides est 6 fois plus élevé que chez les non-Autochtones, soit environ 4,3 à 5 par 100,000 femmes autochtones comparativement à 0,7-0,8 pour les non-Autochtones. À noter que dans la plupart des cas, les auteurs présumés des homicides étaient des hommes également issus des communautés autochtones. Ça ne minimise en rien le drame, mais ça procure un portrait plus complet de la réalité.

Le taux d’homicide est encore plus élevé en chiffres absolus et relatifs chez les hommes autochtones. Par exemple, en 2023, 73 % des victimes autochtones étaient des hommes. Donc, en nombres bruts, les hommes autochtones sont plus souvent victimes d’homicide que les femmes autochtones. Les taux montrent aussi une forte surreprésentation des hommes autochtones, soit environ 13 à 17 homicides pour 100,000 comparé à 4 à 5 pour 100,000 femmes autochtones et 2 pour 100,000 hommes non autochtones. Les hommes autochtones constituent la majorité des victimes d’homicide autochtones.

Le débat public insiste davantage sur les femmes autochtones parce qu’elles sont plus associées à l’exploitation sexuelle et aux disparitions non résolues. C’est aussi par inclinaison idéologique, voire par soumission au barème intersectionnel (les hommes autochtones, s’ils sont hétérosexuels, disposent d’un seul point d’intersection). Quant aux personnes LGBTQI+ ou bispirituelles, il n’existe pas de statistiques solides permettant d’isoler les cas les concernant de façon fiable.

Bien qu’Air Canada ne soit plus une société d’État depuis sa privatisation complète (qui remonte à 1989), elle reproduit le discours diversitaire et inclusif dominant. Le gouvernement canadien pousse les organisations (tant publiques que privées) à adopter un narratif progressiste intersectionnel. Les entreprises qui reçoivent des contrats fédéraux, des subventions ou qui opèrent dans un contexte réglementé (comme l’aviation) sont incitées à aligner leur communication et leurs politiques sur cette ligne directrice.

Air Canada s’est dotée d’une imposante structure DEI : une équipe dédiée dirigée par une Directrice de la diversité, de l’équité et de l’inclusion, un Conseil exécutif DEI présidé par le PDG lui-même, ainsi que plusieurs Groupes de ressources pout les employés (GRE), dont un réservé aux Autochtones (Indigenous ERG) et un autre aux personnes LGBTQ+ (ACProud). La compagnie applique scrupuleusement la Loi sur l’équité en matière d’emploi et a remporté plusieurs prix pour son militantisme DEI.

Cette campagne publicitaire du 5 mai n’est pas une initiative isolée ou spontanée. Elle illustre parfaitement comment une grande entreprise privée relaie et normalise le cadre progressiste et intersectionnel officiel du gouvernement canadien. Air Canada agit ici moins comme une compagnie aérienne indépendante que comme un relais corporatif de l’idéologie promue par l’État canadien. Cette fusion entre secteur privé et agenda gouvernemental montre à quel point cette grille idéologique a imprégné les institutions et les entreprises du pays.

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