Roxane Bruneau et les «Steven, Jason, Kevin» : le mépris des «colons» est-il devenu trop banal?

Une intervention de Roxane Bruneau contre un groupe de jeunes hommes pendant son spectacle au festival Osisko en lumière, à Rouyn-Noranda, fait beaucoup réagir depuis quelques jours.

La chanteuse a interrompu sa prestation afin de demander l’expulsion de plusieurs spectateurs qui auraient tenté de créer un «mosh pit» au milieu de la foule et qui, ce faisant, auraient bousculé de jeunes filles et d’autres personnes présentes autour d’eux.

Selon le récit rapporté après l’événement, Bruneau les avait déjà avertis de cesser leur comportement avant de finalement demander au personnel de sécurité de les faire sortir.

Sur ce point, sa décision apparaît difficilement contestable. Un artiste est parfaitement en droit d’intervenir lorsqu’un groupe de spectateurs nuit à la sécurité des autres, particulièrement dans un événement que Bruneau elle-même a décrit comme un spectacle familial.

Ce n’est toutefois pas tant l’expulsion qui alimente les réactions que la manière dont la chanteuse a choisi de s’adresser aux jeunes hommes au moment de leur départ.

Dans une vidéo devenue virale et relayée notamment par Le Sac de chips, Bruneau qualifie les spectateurs de «morons», puis les interpelle sous des prénoms génériques devenus familiers dans le registre de la caricature populaire.

«Bye bye Steven! Bye Jason! Bye Kevin!», lance-t-elle alors que les jeunes hommes sont montrés sur l’écran géant.

Elle poursuit ensuite en imaginant les agents de sécurité les escortant jusque chez eux pour raconter leur comportement à leur mère, avant de se moquer de l’absence de barbe de l’un d’entre eux. Elle dit également espérer que des jeunes fréquentant leur école leur rappelleront l’incident pendant l’année suivante.

Plusieurs internautes ayant commenté la séquence ont fait la même distinction : l’expulsion était justifiée, mais l’humiliation publique leur a semblé excessive.

Une internaute citée par Le Sac de chips relevait notamment la contradiction entre le caractère «familial» invoqué pour justifier l’intervention et le spectacle donné ensuite aux enfants présents, alors qu’une foule entière était invitée à rire de jeunes hommes en train d’être expulsés.

L’épisode aurait pu rester une simple altercation entre une artiste et des spectateurs turbulents. Le choix des mots employés par Roxane Bruneau lui donne toutefois une portée plus large, particulièrement parce que les «Steven» et les «Kevin» viennent tout juste d’être utilisés par une autre personnalité du milieu culturel québécois pour désigner, là encore, un certain type de Québécois populaire jugé grossier ou peu fréquentable.

Encore des «Steven et Kevin»

L’utilisation de ces prénoms mérite d’être relevée puisqu’un épisode très similaire s’est produit récemment dans un contexte complètement différent.

Louis Morissette avait lui aussi utilisé les «Steve et Kevin» pour désigner certains internautes qui critiquaient son film François.e. Il avait notamment évoqué des critiques provenant du «418», référence qui renvoyait assez clairement à un certain stéréotype du Québécois de région ou de la région de Québec.

Dans son cas, les personnes visées n’avaient commis aucun geste répréhensible comparable à ceux reprochés aux jeunes hommes du spectacle de Roxane Bruneau. Il s’agissait simplement de gens dont Morissette jugeait les critiques peu pertinentes ou peu éclairées.

Le recours aux mêmes prénoms dans les deux cas montre néanmoins à quel point la caricature est immédiatement compréhensible.

Le «Steven», le «Kevin» ou le «Jason» représente un type social bien reconnaissable dans l’imaginaire québécois : un jeune homme perçu comme peu cultivé, peu sophistiqué, vulgaire ou «colon». Il est souvent associé aux régions, aux banlieues, à certains loisirs populaires et à une manière de parler ou de se comporter jugée peu raffinée.

Il ne s’agit évidemment pas d’affirmer que l’utilisation d’un prénom constitue à elle seule une forme grave de discrimination. Les sociétés produisent constamment des archétypes et des caricatures.

La fréquence et la facilité avec lesquelles cette caricature est utilisée dans certains milieux culturels méritent cependant d’être examinées.

Une tolérance variable envers les stéréotypes

Le milieu culturel québécois – en particulier montréalais – accorde aujourd’hui une grande importance à la représentation des différents groupes sociaux et à la manière dont les stéréotypes peuvent influencer la perception de ceux-ci.

Cette préoccupation disparaît souvent lorsqu’il est question du jeune homme québécois populaire.

Celui-ci peut être présenté comme grossier, ignorant, immature, agressif ou incapable de comprendre les enjeux sociaux sans que cette représentation suscite nécessairement le même malaise.

Les termes employés changent selon les époques : «colon», «douchebag», «moron», «Kevin», «Steven». Le personnage demeure sensiblement le même.

Il existe également une dimension masculine évidente à cette caricature. Les figures utilisées sont presque toujours celles de jeunes hommes.

Dans le cas précis du spectacle de Roxane Bruneau, cette dimension ne doit pas faire oublier le comportement reproché aux personnes expulsées. Si de jeunes hommes poussent des adolescentes ou des enfants dans une foule après avoir été avertis, leur sexe ne les protège évidemment d’aucune conséquence.

La question porte plutôt sur la représentation générale qui s’ajoute au comportement individuel.

Le jeune homme populaire est régulièrement présenté comme celui qu’il faut surveiller, corriger ou civiliser. Dans la publicité et la fiction, le personnage masculin un peu idiot, dépassé ou irresponsable, contrastant avec une femme plus raisonnable qui règle le problème, est lui aussi devenu un ressort comique extrêmement courant.

Pris séparément, chacun de ces exemples peut sembler anodin. Leur répétition contribue néanmoins à installer une image sociale.

Le «syndrome Elvis Gratton»

Cette relation ambiguë avec les classes populaires traverse depuis longtemps la culture québécoise.

On pourrait parler d’un «syndrome Elvis Gratton» : une tendance qui consiste à vouloir défendre la culture québécoise contre l’américanisation, la vulgarité ou la «colonisation» culturelle tout en développant progressivement un mépris envers certaines catégories du peuple québécois lui-même.

Le personnage d’Elvis Gratton représentait précisément le Québécois caricaturalement américanisé, inculte et colonisé culturellement. Cette satire pouvait servir à dénoncer certains travers collectifs.

Le problème apparaît lorsque le «colon» cesse d’être un comportement caricaturé pour devenir pratiquement une catégorie sociale.

Le Québécois populaire qui n’a pas les bonnes références, le bon langage, les bonnes opinions ou les bons codes culturels devient alors celui dont on peut se moquer sans trop se questionner sur les préjugés que cette caricature véhicule.

Le paradoxe est particulièrement visible lorsque ce mépris provient de milieux qui insistent par ailleurs sur l’importance de l’inclusion, de la diversité et de la lutte contre les stéréotypes.

Louis Morissette pouvait défendre son film contre ses critiques. Roxane Bruneau pouvait expulser des spectateurs qui nuisaient à la sécurité de son public.

Ni l’un ni l’autre n’avait besoin, pour le faire, de transformer les «Steve», «Kevin» ou «Jason» en raccourcis désignant le petit peuple vulgaire qu’il serait acceptable de regarder de haut.

Jusqu’où peut aller la caricature?

Il ne s’agit pas de réclamer la disparition des blagues sur les «colons» ni de traiter chaque moquerie comme une manifestation d’intolérance.

Le Québec a une longue tradition d’autodérision et celle-ci fait partie de sa culture populaire.

La question est plutôt celle de la limite entre la critique d’un comportement et le mépris d’une catégorie sociale.

Les jeunes hommes expulsés du spectacle de Roxane Bruneau auraient pu être décrits simplement pour ce qu’ils auraient fait : des spectateurs ayant ignoré les avertissements, poussé d’autres personnes et perturbé un événement familial.

Les transformer ensuite en «Steven», «Jason» et «Kevin», les afficher sur un écran géant et encourager leur humiliation n’était pas nécessaire pour rétablir l’ordre.

Cela ne rend pas leur expulsion injustifiée. Cela rappelle simplement qu’une personne peut avoir raison d’intervenir tout en dépassant ensuite la mesure dans la façon de traiter ceux qu’elle sanctionne.

Et la répétition récente de la même caricature dans le milieu culturel québécois permet de poser une question plus large : sommes-nous devenus tellement habitués à mépriser nos «colons» que nous ne reconnaissons même plus ce mépris lorsqu’il s’exprime?

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