Rue Christophe-Colomb à Québec : une autre croisade woke pour détruire notre patrimoine

La nouvelle tombe comme tant d’autres, dans l’air du temps, enrobée d’un discours de réparation morale : un organisme qui se nomme — avec une dose de prétention assumée — Un Monde Meilleur exige que Québec débaptise la rue Christophe-Colomb pour la renommer « rue des Premiers Peuples ». L’argument est simpliste : Colomb n’aurait « rien découvert », ne serait «pas un héros», aurait « contribué à outrance au plus grand génocide de l’histoire humaine » et incarnerait un passé honteux qu’il faudrait désormais purger du paysage urbain.

Or, cette lecture de l’histoire, relayée dans Le Soleil, traduisait aussi un climat intellectuel où l’approximation se mêle à l’absolu moral, où l’on décrète l’unanimité scientifique là où il n’existe que consensus idéologique, et où l’on brandit le mot « génocide » comme un marteau de combat plutôt que comme un concept précis. Le débat qui s’est déroulé à l’émission de Richard Martineau sur QUB entre Michel Béchard, fondateur de Un Monde Meilleur, et l’analyste politique Nick Payne a illustré exactement cette fracture.

Michel Béchard a avancé que « les experts sont unanimes » : Christophe Colomb n’aurait « rien découvert ». Une « unanimité » bien commode qui ne résiste pas à l’examen le plus élémentaire. Que Colomb ne soit pas le premier humain à fouler le sol américain n’est évidemment contesté par personne. Que les Vikings l’aient précédé, également. Mais la « découverte » a toujours été un concept relatif : on découvre pour soi, pour son monde, pour son horizon. Dire que Colomb a « découvert l’Amérique » n’a jamais signifié qu’il était le premier à l’apercevoir ; cela signifie qu’il a révélé l’existence du continent au monde européen, celui qui allait, par la suite, structurer l’histoire du Québec, du Canada et de l’Occident moderne. On peut bien jouer sur les mots, mais cela n’efface pas la réalité : Colomb a ouvert une brèche historique qui a transformé la planète.

L’autre affirmation centrale — celle du « plus grand génocide de l’histoire humaine », soit « 70 millions » de morts — relève de l’enflure verbale plutôt que du sérieux historique. Les violences commises dans les Antilles sous son administration sont documentées et ne demandent aucune minimisation. Mais l’écrasante majorité des pertes démographiques dans les Amériques découle de la catastrophe microbiologique engendrée par les maladies européennes. Attribuer intention génocidaire à cette dynamique revient à accuser les Mongols d’avoir orchestré la peste noire en Europe ou les navigateurs asiatiques d’avoir volontairement exterminé la Méditerranée antique en transportant des pathogènes. Le mot « génocide » a un sens : il implique un projet d’extermination. Rien, dans l’œuvre de Colomb, n’indique un tel projet.

La colonisation elle-même, dans le discours de Béchard, est ramenée à un principe simple : « extrêmement destructrice pour l’humanité ». C’est là une vision monochrome, réductionniste, qui transforme un phénomène complexe en caricature morale. Oui, la colonisation fut violente, asymétrique, brutale. Mais elle fut aussi ce par quoi des continents entiers ont été intégrés aux circuits économiques, scientifiques et technologiques qui allaient définir le monde moderne. Routes, chemins de fer, machines-outils, systèmes juridiques, États centralisés, infrastructures sanitaires : tout cela découle de ces rencontres, souvent douloureuses, mais qui ont façonné l’humanité telle qu’elle existe aujourd’hui. À voir dans quels chaos politiques et économiques se sont enfoncés tant de pays post-coloniaux depuis soixante ans, il n’est pas interdit de se demander si certains effondrements ne tiennent pas davantage à la décolonisation qu’à la colonisation elle-même. Mais ce type de nuance n’a pas sa place dans le catéchisme moral de la « réparation ».

Vient ensuite l’éternel mythe du « vivre en harmonie avec la nature », cette vision rousseauiste de sociétés pré-industrielles supposément plus morales parce que technologiquement moins développées. L’Amérique d’avant 1492 n’avait rien d’un Eden écologique préservé par une sagesse sacrée : elle demeurait largement naturelle parce que les peuples qui l’habitaient n’avaient ni les moyens techniques, ni le commerce, ni les densités démographiques nécessaires pour la transformer comme l’avaient fait les Européens depuis l’Antiquité. Toute société qui se développe finit par exercer une pression sur son milieu. La différence entre Européens et Amérindiens n’était pas morale ; elle était matérielle.

Ce qui rend encore plus absurde la demande de débaptiser la rue Christophe-Colomb, c’est le lieu même où elle se trouve. Cette artère traverse le cœur historique de la basse-ville ouvrière, un quartier façonné par la sueur des Canadiens français du XIXᵉ siècle. On y croisait des ateliers, des pensionnats ouvriers, des maisons en rang, des commerces de proximité, tout comme la rue Arago voisine concentrant alors des ateliers de calèches — l’équivalent, à l’époque, des concessionnaires automobiles. Renommer cette rue, qui porte en elle la mémoire du Québec industriel francophone, en « rue des Premiers Peuples », c’est substituer une lecture idéologique contemporaine à une histoire concrète, incarnée, sociale. Ce n’est pas « honorer » qui que ce soit : c’est effacer un pan entier de notre propre héritage collectif.

Quand Michel Béchard affirme vouloir « reconnaître nos héros », on peine d’ailleurs à identifier lesquels. Aucun nom. Aucun récit. Aucun exemple historique concret. Rien. La « réparation » qu’il invoque ne propose aucune figure tangible pour remplacer celle qu’il veut effacer. Elle ne se construit pas sur la mémoire, mais sur le vide.

Le plus inquiétant demeure toutefois la réception politique de cette demande. Béchard évoque une « belle ouverture » de la Ville de Québec. Si cette ouverture devait se traduire en action, elle confirmerait surtout le manque de sérieux avec lequel l’administration Marchand aborde désormais l’histoire. Renommer une rue ouvrière emblématique en fonction d’un discours bâclé, fondé sur des prémisses fausses et des slogans moralisateurs, serait un geste d’indignité culturelle. La ville de Québec ne peut se permettre de réécrire son passé sur la base d’une compréhension aussi superficielle de l’histoire, appuyée par des arguments prononcés avec peine, sans sources et sans rigueur.

Il ne s’agit pas d’idéaliser Christophe Colomb ni de nier les zones d’ombre de son époque. Il s’agit simplement de refuser la tentation contemporaine de purifier le passé à coups de symboles, d’assigner des procès moraux à des figures dont l’existence échappe totalement à nos grilles de pensée modernes, et d’effacer au passage les chapitres fondateurs de notre propre parcours collectif. La rue Christophe-Colomb témoigne de l’industrialisation, de l’urbanisation, du labeur canadien-français, de l’entrée du Québec dans la modernité. Elle est, à sa manière, un monument. La débaptiser ne « réparerait » rien. Cela ne ferait qu’appauvrir une mémoire déjà trop fragile.

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