Alors que l’attention politique et médiatique des dernières années s’est largement concentrée sur le lithium, le graphite et les minéraux associés aux batteries électriques, un autre métal connaît discrètement une envolée spectaculaire : le tungstène. Un récent article du Financial Times rapporte que des acheteurs chinois parcourent désormais les cours à ferraille américaines à la recherche de tungstène usagé, provoquant une véritable guerre d’enchères avec les entreprises américaines. Selon plusieurs acteurs de l’industrie cités par le journal, les acheteurs chinois offriraient parfois jusqu’à cinq fois le prix habituel afin de sécuriser leurs approvisionnements.
Cette situation soulève une question plus vaste : assistons-nous à l’émergence d’un nouveau minéral stratégique majeur? Et si tel est le cas, le Québec pourrait-il en profiter?
Une pénurie mondiale qui inquiète Washington
Le phénomène décrit par le Financial Times dépasse largement le simple marché du recyclage. Le tungstène est aujourd’hui considéré comme un matériau critique pour les industries de la défense, de l’aérospatiale, de l’usinage de précision et des technologies avancées.
La situation est d’autant plus paradoxale que la Chine domine déjà la production mondiale. Pékin représente plus de la moitié de l’offre mondiale de tungstène, mais les restrictions à l’exportation imposées en 2025 ainsi que le resserrement des quotas miniers ont contribué à créer une pénurie importante à l’extérieur du pays. Plusieurs observateurs soupçonnent également que certaines mines chinoises vieillissantes voient leur productivité diminuer.
Les conséquences sont spectaculaires. Selon les données citées dans le reportage du Financial Times, le prix du tungstène aurait bondi de plus de 200 % depuis mai 2025, tandis que le tungstène recyclé aurait progressé d’environ 350 %.
Cette tension est telle que plusieurs élus américains réclament désormais des restrictions sur l’exportation du tungstène récupéré aux États-Unis. Certains responsables de l’industrie vont même jusqu’à qualifier la situation de « guerre secrète » pour le contrôle des ressources stratégiques.
Un métal beaucoup moins dépendant des modes politiques
Contrairement au lithium, dont la demande est fortement liée aux politiques publiques favorisant les véhicules électriques, le tungstène repose sur des besoins industriels beaucoup plus fondamentaux.
On le retrouve dans les outils de coupe industriels, les moteurs aéronautiques, les équipements de forage, les infrastructures énergétiques, les applications spatiales et de nombreux systèmes militaires. Sa dureté exceptionnelle et son point de fusion extrêmement élevé le rendent difficilement remplaçable dans plusieurs usages spécialisés.
Cette caractéristique lui confère un avantage stratégique considérable : même si les gouvernements modifient leurs politiques climatiques ou industrielles, la demande provenant de la défense, de l’aérospatiale et de l’industrie lourde demeure.
Dans un contexte où les États-Unis, l’Europe, l’OTAN et désormais le Canada considèrent officiellement le tungstène comme un minéral critique, la dynamique ressemble de plus en plus à celle observée pour les terres rares il y a une quinzaine d’années.
Le Canada dispose déjà d’atouts importants
Le Canada possède plusieurs des plus importants projets de tungstène du monde occidental.
Le projet Mactung Project, situé à la frontière du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest, est fréquemment présenté comme l’un des plus grands gisements de tungstène à haute teneur au monde. Des publications scientifiques récentes soulignent également que l’ancienne mine de Cantung a longtemps constitué l’une des principales sources occidentales de tungstène.
Dans l’Est du pays, le projet Sisson Project au Nouveau-Brunswick est régulièrement cité parmi les développements miniers les plus prometteurs du Canada. Ottawa lui-même a récemment souligné son importance pour les chaînes d’approvisionnement nord-américaines en minéraux critiques.
L’ajout récent du tungstène aux programmes fédéraux associés aux minéraux critiques démontre également que les gouvernements commencent à considérer ce métal comme un enjeu stratégique de premier plan.
Et le Québec dans tout cela?
Le Québec ne possède pas actuellement de grand projet de tungstène comparable à Mactung ou Sisson. Toutefois, plusieurs indices et occurrences minéralisées sont connus depuis longtemps dans différentes régions de la province, notamment en Abitibi ainsi que dans certains secteurs du Nord québécois.
Historiquement, plusieurs de ces gisements n’ont jamais été développés à grande échelle parce que les prix du tungstène étaient insuffisants pour justifier les investissements nécessaires. Or, l’histoire minière démontre souvent qu’un gisement considéré comme marginal à un moment donné peut devenir extrêmement rentable lorsque les conditions du marché changent.
Le Québec se retrouve ainsi dans une situation similaire à celle qu’il connaissait avec le lithium avant l’explosion de la demande mondiale. Des ressources connues existent déjà, mais leur potentiel économique dépend largement du contexte géopolitique et des prix internationaux.
Si la pénurie mondiale actuelle devait se maintenir, plusieurs projets longtemps ignorés pourraient soudainement attirer un intérêt renouvelé de la part des investisseurs.
Une occasion que le Québec ne devrait pas négliger
L’une des leçons de cette nouvelle ruée vers le tungstène est que les minéraux stratégiques de demain ne seront pas nécessairement ceux dont on parle le plus aujourd’hui.
Alors que le débat québécois demeure largement centré sur les batteries et les véhicules électriques, les États-Unis, l’OTAN et plusieurs pays occidentaux commencent à s’inquiéter de leur dépendance envers la Chine pour des matériaux directement liés à leur capacité industrielle et militaire.
La présence d’acheteurs chinois dans les cours à ferraille américaines, prêts à payer des primes exceptionnelles pour récupérer du tungstène usagé, constitue un signal particulièrement révélateur. Lorsqu’une puissance qui domine déjà la production mondiale cherche activement à accumuler davantage de matière première, il est rarement prudent d’ignorer ce qu’elle semble avoir compris avant tout le monde.
Pour le Québec, la question n’est peut-être plus seulement de savoir quels minéraux sont à la mode aujourd’hui, mais lesquels seront indispensables dans dix ou vingt ans. Et à la lumière des développements récents, le tungstène pourrait bien figurer parmi les premiers de cette liste.



