Sherbrooke, la ville électrique : des origines autour de la rivière Magog à la municipalisation

À Sherbrooke, l’électricité n’est pas arrivée comme un simple confort moderne. Elle a profondément structuré le développement industriel, l’expansion urbaine et même la culture politique locale. Dès la fin du XIXe siècle, l’énergie électrique devient un levier de transformation majeur, jusqu’à faire de Sherbrooke l’une des villes québécoises pionnières en matière de municipalisation de l’électricité.

Avant l’électricité : la rivière Magog comme source vitale

Bien avant l’éclairage public et les lignes électriques, la rivière Magog est le véritable cœur énergétique de Sherbrooke. Dès le début du XIXe siècle, son fort dénivelé alimente moulins, scieries et manufactures. L’industrie se concentre dans la gorge, là où l’énergie hydraulique est accessible.

Cette dépendance impose toutefois de lourdes contraintes. Les bâtiments industriels doivent s’agglutiner près de l’eau, limitant l’espace disponible et freinant l’expansion. Le développement urbain est alors dicté par la géographie plutôt que par la planification.

1888 : l’entrée dans l’ère électrique

L’année 1888 marque un tournant décisif. La mise en service de la centrale Frontenac, construite par la Sherbrooke Gas and Water Company, introduit l’électricité à grande échelle dans la ville. L’entreprise, déjà responsable de l’éclairage au gaz, convertit progressivement ses installations à l’électricité.

La demande augmente rapidement. À peine quelques années après son ouverture, la centrale doit être agrandie à plusieurs reprises, signe que l’électricité devient essentielle autant pour les usages domestiques que pour l’industrie.

Les historiens parlent alors d’une nouvelle phase d’industrialisation : l’énergie n’est plus seulement mécanique, elle est transportable.

Une énergie qui libère l’espace urbain

L’électrification transforme profondément la morphologie de Sherbrooke. Même si la production demeure liée à la rivière, la consommation d’électricité permet désormais aux usines de s’installer ailleurs que sur ses rives. Les entreprises peuvent s’établir là où le terrain est plus vaste, plus accessible ou mieux desservi par le chemin de fer.

Ce changement favorise l’étalement de la ville, la création de nouveaux quartiers et une organisation urbaine plus souple. L’électricité accompagne aussi l’arrivée du tramway électrique, qui facilite les déplacements entre les zones résidentielles et industrielles.

L’électricité devient une question politique

Très tôt, la gestion de l’électricité suscite un débat de fond à Sherbrooke : doit-elle rester entre les mains du privé ou devenir un service municipal ?

Au début du XXe siècle, la question divise la population et le conseil municipal. Les archives universitaires montrent que les clivages sont parfois sociaux, parfois linguistiques ou religieux. Entre 1902 et 1908, pas moins de quatre référendums sont tenus sur la question.

En 1908, la Ville tranche : elle acquiert les installations de la Sherbrooke Power, Light and Heat Company, incluant la centrale Frontenac. L’électricité devient officiellement un service municipal.

La municipalisation comme outil de développement

Une fois municipalisée, l’électricité est pensée comme un levier économique. Sherbrooke mise sur des tarifs compétitifs pour attirer des industries et soutenir la croissance locale. Mais cette stratégie exige une augmentation constante de la capacité de production.

La Ville investit donc dans de nouvelles infrastructures :
– construction d’une centrale près de Rock Forest en 1911
– achat d’une centrale à Weedon en 1916 (reconstruite en 1920)
– mise en service d’une centrale à Westbury en 1929

Ces choix témoignent d’une vision ambitieuse : l’énergie n’est pas seulement un service, mais un moteur de développement régional.

Une singularité qui traverse le XXe siècle

Cette tradition municipale confère à Sherbrooke une place à part dans l’histoire énergétique du Québec. Lors de la grande nationalisation de l’électricité en 1963, les réseaux municipaux sont exclus du processus. Sherbrooke conserve donc son autonomie énergétique.

La centrale Frontenac, modernisée au fil des décennies, demeure aujourd’hui un témoin vivant de cette histoire. Elle rappelle que l’électricité sherbrookoise n’est pas qu’une infrastructure technique, mais une composante durable de l’identité locale.


Sources

– Université de Sherbrooke, Le paysage hydroélectrique sherbrookois – La ville électrique (1888-1929)
– Répertoire du patrimoine culturel du Québec, fiche « Centrale Frontenac »
– Musée d’histoire de Sherbrooke, Au fil de la gorge de la rivière Magog
– Société d’histoire de Sherbrooke, Tous à vos machines – Énergies utilisées
– BaladoDécouverte, Le barrage no 3 et la centrale Frontenac

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