Sites d’injection supervisée : quand la science sert de paravent au déni

Depuis plusieurs années, les sites d’injection supervisée sont présentés comme des outils de santé publique indispensables, supposément neutres sur le plan de la sécurité publique. Or, un débat de fond refait surface avec vigueur en Ontario et ailleurs au pays : ces sites peuvent-ils réellement être dissociés du crime, du désordre et du sentiment d’insécurité qu’ils génèrent dans leur environnement immédiat? Dans une chronique publiée le 6 février 2026, le National Post, sous la plume de Derek Finkle, remet frontalement en question une étude universitaire récente largement relayée dans les médias, accusée de masquer la réalité vécue par les quartiers concernés.

Une étude médiatiquement surinterprétée

Comme le rapporte Derek Finkle dans le National Post, les auteurs d’une étude publiée en ligne dans le Journal of the American Medical Association (JAMA) à la fin de novembre ont lancé, dès le début janvier, une offensive médiatique coordonnée pour promouvoir leurs conclusions. Selon les manchettes qui ont circulé, les sites de consommation supervisée à Toronto ne seraient « pas liés à une augmentation de la criminalité ».

Or, cette lecture simplifiée a été elle-même remise en question par l’une des co-autrices de l’étude, Dimitra Panagiotoglou, professeure associée à l’Université McGill et titulaire d’une Chaire de recherche du Canada en économie de la réduction des méfaits. Lors d’une entrevue radiophonique à Montréal, elle a reconnu — toujours selon le National Post — que ces titres ne reflétaient pas fidèlement les résultats, qu’elle qualifie elle-même de « plus complexes ».

Des hausses de crimes… reconnues, mais relativisées

L’étude, fondée sur des données publiques du Service de police de Toronto, couvre la période allant de l’ouverture des sites en 2017 jusqu’au 30 juin 2024. Les auteurs concluent qu’il n’existerait « aucune preuve cohérente » d’une augmentation globale de la criminalité. Toutefois, Panagiotoglou admet plusieurs exceptions, rapporte Derek Finkle.

Parmi celles-ci, une augmentation immédiate d’environ 50 % des introductions par effraction autour de plusieurs sites, ainsi que des pics prolongés d’agressions à certains endroits précis, notamment au site de South Riverdale, dans l’est de Toronto. Le contraste entre ces constats et les manchettes optimistes a été qualifié d’« ahurissant » par l’animateur Elias Makos, toujours selon le récit du National Post.

Un contexte politique et judiciaire lourd

Derek Finkle souligne que cette étude s’inscrit dans un contexte hautement politisé. Elle a été lancée après l’annonce du gouvernement ontarien, à l’été 2024, de son intention d’interdire les sites d’injection situés à moins de 250 mètres des écoles et garderies, en invoquant notamment des préoccupations liées à la criminalité.

L’auteur rappelle aussi que cette publication survient dans la foulée d’un événement tragique : le meurtre de Karolina Huebner-Makurat, abattue en juillet 2023 devant le site de South Riverdale lors d’une altercation entre trafiquants de drogue. Selon Finkle, il s’agit d’un choc majeur pour les milieux universitaires investis dans la défense de la réduction des méfaits.

Il précise par ailleurs qu’une version antérieure de l’étude avait déjà été publiée en novembre 2024 et utilisée comme pièce dans une contestation judiciaire intentée par un site menacé de fermeture, alléguant une atteinte aux droits constitutionnels des usagers.

Une méthodologie accusée de passer à côté du réel

Au cœur de la critique formulée par Derek Finkle se trouve le choix méthodologique de l’étude. Celle-ci se concentre sur des crimes « majeurs » et officiellement enregistrés — agressions, vols de véhicules, introductions par effraction — tout en écartant la majorité des nuisances dénoncées par les riverains.

Selon l’auteur du National Post, les principales plaintes formulées par les résidents de South Riverdale avant le meurtre concernaient la consommation de drogue à ciel ouvert, le trafic, les seringues abandonnées, les comportements sexuels inappropriés près d’écoles et l’intimidation. Or, il souligne que une seule de ces problématiques — l’agression — est encore réellement poursuivie par le système judiciaire, ce que l’étude reconnaît elle-même comme une limite majeure.

Des résultats ajustés… par la distance analysée

Finkle relève également une modification significative entre les versions de l’étude. La première analysait les crimes dans des périmètres de 100, 200 et 500 mètres autour des sites, révélant alors des hausses marquées dans un rayon de 100 mètres : +61 % d’agressions, +62 % de vols qualifiés et +47 % d’introductions par effraction.

La version la plus récente, en revanche, se limite à un rayon unique de 400 mètres — un choix que l’auteur juge opportunément plus favorable aux conclusions recherchées. Les auteurs avancent que les hausses observées se seraient graduellement résorbées, évoquant notamment une amélioration du maintien de l’ordre.

Une réalité policière contredisant la théorie

Or, selon Derek Finkle, cette hypothèse ne résiste pas aux faits. Après le meurtre de 2023, les résidents ont appris que leur quartier de 30 000 habitants, incluant un site d’injection, ne bénéficiait d’aucun agent communautaire dédié. Il a fallu une mort violente pour qu’un maigre renfort policier soit déployé.

Finkle rapporte plutôt une autre explication fournie par un haut gradé de la police locale : à partir de 2019, les policiers auraient été dissuadés de maintenir une présence autour des sites, tandis que des pratiques de décriminalisation de facto auraient favorisé une baisse des signalements, faussant ainsi les statistiques.

Le trafic de drogue, l’angle mort majeur

L’étude ignore presque entièrement le trafic de stupéfiants, pourtant central dans la dynamique observée autour de South Riverdale. Comme le souligne le National Post, le procès du meurtrier de Huebner-Makurat a révélé que des trafiquants venaient parfois de plus de 12 kilomètres pour vendre sur place.

À cela s’ajoute une critique fondamentale des données utilisées. Contrairement à l’affirmation de Panagiotoglou selon laquelle les données publiques constitueraient une référence fiable, des analystes du Service de police de Toronto ont expliqué aux citoyens que le lieu d’enregistrement d’un crime ne correspond pas toujours à son lieu réel, les appels de service offrant une géolocalisation plus précise.

Des exemples contraires ailleurs au pays

Derek Finkle cite également l’exemple de Montréal. Après l’ouverture d’un site dans le quartier Saint-Henri en avril 2024, la police a observé, selon ses propres données, une hausse de 800 % des appels pour méfaits et une augmentation de 93 % des appels liés à des crimes contre la personne dans un rayon de 250 mètres.

En Ontario, le gouvernement a d’ailleurs retiré le financement d’un site à Parkdale en novembre. Selon des informations rapportées par le média local The Grind et reprises par le National Post, Santé Canada exigeait un plan de sécurité communautaire approuvé par la police. Faute de collaboration possible avec les forces de l’ordre, l’exemption fédérale du site a été révoquée.

Un malaise national persistant

Enfin, Finkle élargit le constat à Winnipeg, où des projets de nouveaux sites suscitent une opposition croissante. Lors d’une réunion communautaire en décembre, des résidents ont dénoncé l’absence totale d’analyses policières sur les impacts criminels potentiels, un épisode relaté par le chroniqueur Marty Gold dans le Winnipeg Sun, également cité par le National Post.

Face à cette impopularité, le gouvernement manitobain aurait opté pour une procédure d’urgence auprès de Santé Canada, permettant d’ouvrir un site temporaire sans consultation communautaire, une manœuvre qui alimente encore davantage la méfiance.

Entre science et militantisme

Au terme de sa chronique, Derek Finkle, dans le National Post, pose une accusation lourde : loin d’être un exercice neutre, cette étude servirait avant tout de stratégie de gestion de crise pour un milieu académique inquiet de voir s’effondrer une politique devenue politiquement toxique. En occultant les formes de désordre les plus visibles et les plus vécues, elle contribuerait non pas à éclairer le débat, mais à en brouiller les termes.

Le fossé entre statistiques, vécu citoyen et décisions politiques ne cesse ainsi de se creuser — et avec lui, la crédibilité même de certaines expertises brandies comme indiscutables.

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