Une analyse de plus de cinq années de corrections publiées par CBC conclut que les erreurs reconnues par le diffuseur public canadien ne seraient pas distribuées au hasard sur le plan idéologique, mais auraient plutôt tendance à défavoriser les conservateurs, à renforcer certaines interprétations progressistes des enjeux autochtones et de la pandémie, et, dans plusieurs cas particulièrement graves, à présenter Israël sous un jour plus défavorable que ne le justifiaient les faits.
C’est la conclusion à laquelle arrive Dave Snow, professeur agrégé de science politique à l’Université de Guelph et chercheur principal au Macdonald-Laurier Institute, dans une longue analyse publiée le 4 août par The Hub.
Plutôt que de mesurer le biais médiatique à partir du choix des sujets, des invités ou du vocabulaire employé par CBC, Snow a choisi un indicateur différent : les erreurs que le diffuseur public a lui-même reconnues officiellement.
Il a ainsi recensé l’ensemble des avis publiés sur la page anglophone Corrections and Clarifications de CBC entre janvier 2021 et le 21 juillet 2026.
Au total, il dénombre 209 corrections ou clarifications.
Selon son analyse, prises individuellement, plusieurs de ces erreurs sont relativement banales. Mais une fois regroupées par sujet et par orientation, elles feraient apparaître une tendance beaucoup plus difficile à expliquer par le simple hasard.
«Les corrections montrent une institution dont les instincts tendent à être progressistes», résume essentiellement Snow au terme de son étude.
Les erreurs politiques allaient presque toutes dans la même direction
L’auteur a d’abord examiné les corrections directement liées au Parti libéral, au Parti conservateur ou, plus généralement, au libéralisme et au conservatisme.
Seulement dix des 209 avis entraient dans cette catégorie, dont deux portaient sur des problèmes techniques sans réelle portée idéologique.
Les huit autres, cependant, présentaient selon Snow une caractéristique remarquable : les erreurs allaient toutes dans la même direction politique.
Une erreur favorisait les libéraux, tandis que les sept autres présentaient les conservateurs ou des personnalités associées à la droite sous un jour plus défavorable.
Parmi les exemples relevés, CBC avait notamment rapporté que des responsables conservateurs avaient physiquement poussé l’assistant du député transfuge Chris d’Entremont, alors qu’ils avaient plutôt poussé une porte.
Dans un autre cas, le diffuseur avait associé de manière imprécise les pressions alléguées de l’Inde contre la députée conservatrice Michelle Rempel Garner à son départ de la campagne à la direction de Patrick Brown, sans préciser initialement qu’elle niait avoir subi de telles pressions.
CBC avait également contesté une vidéo conservatrice sur l’abordabilité du logement en utilisant le coût moyen des hypothèques, alors que l’argument conservateur portait plutôt sur le revenu médian et l’ensemble des coûts liés à la propriété.
Snow cite aussi un reportage sur Charlie Kirk dans lequel CBC avait repris la caractérisation faite par un professeur de propos du militant conservateur américain à propos des femmes noires et des personnes homosexuelles, sans expliquer adéquatement ce que Kirk avait réellement déclaré.
Dans un autre article, CBC avait présenté des extraits d’une publication Facebook de la députée conservatrice Rachael Harder d’une manière que le diffuseur a par la suite lui-même qualifiée de «potentiellement trompeuse», faute de contexte suffisant.
L’analyse revient aussi sur une chronique publiée par une employée racisée d’Élections Canada qui associait les partis et électeurs conservateurs à des attitudes haineuses.
Le propre ombudsman de CBC avait conclu que le texte n’était ni suffisamment équitable ni suffisamment précis pour être considéré comme exact. Certaines formulations avaient alors été modifiées et le texte avait été déplacé de la section «First Person» vers la catégorie «Opinion».
Snow reconnaît lui-même que huit erreurs ne suffisent pas, à elles seules, à démontrer statistiquement l’existence d’un biais systémique.
Il souligne néanmoins que l’uniformité de leur orientation politique demeure frappante.
Questions autochtones : cinq corrections particulièrement révélatrices
Le chercheur s’est également penché sur 13 corrections touchant les questions autochtones.
Huit étaient essentiellement techniques ou mineures.
Les cinq autres avaient cependant un point commun, selon lui : le reportage initial de CBC avait exagéré ou attribué prématurément une responsabilité à des institutions canadiennes ou à l’Église catholique.
À deux reprises, à plus de quatre ans d’intervalle, CBC a notamment dû corriger des reportages affirmant que la GRC avait abattu une personne autochtone, alors que les policiers impliqués appartenaient respectivement à des corps policiers locaux d’Edmundston et du Nunavik.
Snow rappelle également la correction devenue particulièrement controversée concernant une déclaration de la journaliste Rosemary Barton, qui avait affirmé que des «restes d’enfants autochtones» avaient été retrouvés à différents endroits au pays.
CBC a par la suite corrigé cette affirmation.
Le diffuseur public avait aussi rapporté que l’Église catholique devait encore 60 millions de dollars aux survivants des pensionnats autochtones sans expliquer qu’un tribunal avait statué que ses obligations avaient été remplies.
Dans un autre cas, CBC avait affirmé qu’une campagne nationale catholique de financement destinée aux survivants n’avait pas encore commencé, sans préciser que certains diocèses avaient déjà entrepris de recueillir des fonds.
Pour Snow, ces erreurs ont toutes eu pour effet initial de présenter l’État canadien, la GRC ou l’Église catholique comme davantage responsables ou moins réactifs que ne le permettaient les faits disponibles.
Israël : les erreurs les plus graves auraient toutes penché du même côté
L’un des constats les plus importants de l’étude concerne toutefois la couverture d’Israël et de Gaza.
Snow a identifié 23 corrections concernant Israël, les Palestiniens, Gaza ou des acteurs directement liés au conflit.
Il les a ensuite classées selon la direction dans laquelle la correction rétablissait l’équilibre.
Huit corrections ajoutaient du contexte favorable à la position israélienne, sept ajoutaient du contexte favorable à la position palestinienne et huit étaient essentiellement techniques ou impossibles à classer clairement.
À première vue, les chiffres semblent donc relativement équilibrés.
Mais Snow insiste sur la gravité très différente des erreurs.
Quatre des huit corrections ayant nécessité l’ajout d’éléments favorables à Israël concernaient des accusations particulièrement lourdes.
CBC avait notamment rapporté que 14 000 enfants palestiniens risquaient de mourir de malnutrition dans les 48 heures, alors que l’estimation concernait plutôt la possibilité de décès au cours de l’année suivante.
Le diffuseur avait également relayé, sans vérification indépendante suffisante, une accusation voulant que des soldats israéliens aient enterré des Palestiniens vivants.
Dans un autre cas, CBC avait diffusé des allégations de torture et de mauvais traitements contre des détenus palestiniens mineurs sans inclure la dénégation israélienne.
CBC avait enfin utilisé le terme «otages» pour parler de Palestiniens détenus ou emprisonnés par Israël, reprenant ainsi le même vocabulaire que celui employé pour les personnes enlevées et détenues par le Hamas.
À l’inverse, soutient Snow, aucune des sept corrections ayant ajouté du contexte favorable aux Palestiniens ne concernait des accusations d’une gravité comparable.
Certaines portaient plutôt sur des questions de terminologie ou de contexte, par exemple la qualification de Gaza comme territoire «occupé», la localisation de la mosquée Al-Aqsa, ou encore l’affirmation erronée selon laquelle l’ONU considérait le Hamas comme une organisation terroriste.
Deux autres corrections concernaient des faits plus substantiels, notamment les violences entourant des partisans israéliens de soccer à Amsterdam et une traduction contestée des propos d’un membre du Hamas.
Snow souligne néanmoins que ces questions demeurent elles-mêmes disputées et qu’elles ne se comparent pas, selon lui, à des allégations voulant qu’Israël ait enterré des civils vivants ou que des milliers d’enfants soient sur le point de mourir en quelques heures.
«Les erreurs les plus graves allaient toutes dans la même direction : contre Israël», conclut-il.
COVID-19 : une tendance moins nette, mais encore perceptible
L’analyse identifie également 19 corrections, soit environ 9 % de l’ensemble du corpus, touchant la COVID-19, les vaccins ou la gestion de la pandémie.
Ici, Snow reconnaît que le portrait est moins uniforme.
Certaines erreurs allaient même à l’encontre du discours dominant de l’époque. CBC a par exemple dû préciser que la deuxième dose de vaccin d’un patient hospitalisé n’avait pas encore eu le temps de produire son effet, ajouter des recherches montrant l’efficacité des doses de rappel ou corriger les déclarations erronées d’un auditeur opposé à la vaccination.
Sur plusieurs des enjeux les plus controversés de la pandémie, toutefois, Snow estime que les erreurs initiales avaient tendance à amplifier le danger de la COVID-19 ou à renforcer les positions défendues par les autorités de santé publique.
CBC avait notamment confondu efficacité en essai clinique et efficacité réelle à propos du vaccin AstraZeneca, surestimé le taux de décès et d’hospitalisations en Nouvelle-Écosse et attribué incorrectement un décès à la COVID-19.
Dans un autre cas, le diffuseur avait présenté un critique des confinements comme ayant félicité les entreprises qui violaient les règles sanitaires.
CBC avait également décrit l’ivermectine comme un dangereux médicament vétérinaire sans mentionner qu’elle était également utilisée depuis longtemps chez l’humain contre certaines infections parasitaires.
Snow y voit un «modeste biais progressiste», mais moins évident que dans les corrections directement politiques ou dans certains dossiers autochtones et israéliens.
Une explosion récente du nombre de corrections
L’étude relève par ailleurs une forte augmentation du nombre d’avis publiés par CBC au cours des deux dernières années.
Entre janvier 2021 et juillet 2026, 209 corrections ou clarifications ont été recensées.
Le nombre annuel avait diminué graduellement entre 2021 et 2024, avant de plus que doubler pour atteindre 48 en 2025.
Au 21 juillet 2026, CBC avait déjà publié 46 corrections.
Si le rythme observé pendant les premiers mois de l’année se maintenait, Snow estime que CBC pourrait terminer 2026 avec environ 83 avis, soit plus du double du total annuel enregistré chaque année entre 2021 et 2024 et environ 73 % de plus qu’en 2025.
Les articles écrits représentaient 43 % des corrections, suivis des avis concernant plusieurs formats à la fois, à 17 %, puis de la radio, à 13 %.
Des corrections souvent trop vagues
Snow soulève également un problème de transparence dans la manière dont CBC documente ses erreurs.
Les avis étudiés comptaient en moyenne seulement 63 mots.
Dans plusieurs cas, soutient-il, les formulations sont tellement générales qu’un lecteur consultant la correction quelques années plus tard ne peut plus savoir précisément quelle affirmation était erronée.
CBC peut par exemple simplement écrire qu’un article a été modifié «afin de refléter plus précisément» les opinions d’une personne ou qu’un contenu a été retiré en raison de considérations relatives aux normes journalistiques, sans décrire explicitement l’erreur originale.
Snow reconnaît néanmoins que CBC mérite un certain crédit pour maintenir publiquement un registre de ses corrections.
Son analyse n’aurait d’ailleurs pas été possible sans cette politique.
Il estime cependant que les avis devraient être plus détaillés et permettre de comparer plus facilement la version originale avec la version corrigée.
Un rapport du Sénat recommande justement une surveillance externe
L’étude de The Hub arrive quelques semaines après la publication d’un rapport d’un comité sénatorial portant sur CBC/Radio-Canada.
Selon Snow, ce rapport constatait que la confiance envers le diffuseur public avait diminué de 14 points de pourcentage depuis 2018, tant chez les francophones que chez les anglophones.
Le comité avait également entendu plusieurs témoins dénoncer ce qu’ils percevaient comme des biais idéologiques ou politiques au sein du diffuseur.
Les sénateurs ont recommandé que les contenus d’information de CBC/Radio-Canada soient périodiquement analysés par des experts indépendants afin d’en évaluer l’équité et l’équilibre.
Pour Snow, son étude des corrections renforce précisément la pertinence de cette recommandation.
Il ne soutient pas que chaque erreur de CBC traduit nécessairement une intention militante consciente.
Son argument est plutôt qu’un environnement rédactionnel idéologiquement homogène peut favoriser les biais de confirmation : certaines affirmations conformes aux présupposés dominants seraient alors acceptées ou répétées plus facilement, tandis que les arguments venant de l’autre camp seraient examinés avec davantage de suspicion.
Selon lui, le résultat observable dans les corrections est celui d’un diffuseur dont les «instincts par défaut» correspondent régulièrement à une vision progressiste du monde.
La question prend une importance particulière, ajoute-t-il, alors que le gouvernement fédéral a augmenté le financement de CBC de 150 millions de dollars et présente notamment le diffuseur public comme un outil dans la lutte contre la désinformation.
Pour Snow, une institution investie d’une telle mission devrait elle-même accepter une vérification beaucoup plus rigoureuse de son impartialité.
La présidente-directrice générale de CBC/Radio-Canada, Marie-Philippe Bouchard, affirme que le diffuseur favorise une «diversité de points de vue» et l’équité dans sa couverture.
Après six années de corrections qui, selon l’analyse de Dave Snow, font apparaître des tendances idéologiques répétées, The Hub estime qu’une évaluation indépendante fournirait désormais au diffuseur public l’occasion de démontrer cette impartialité plutôt que de simplement l’affirmer.



