Il est facile d’imaginer que nos traditions de Noël ont toujours fait partie du paysage québécois : le sapin illuminé, les biscuits, les chants, les maisons décorées malgré le froid… Pourtant, l’histoire nous raconte tout autre chose. Avant le tournant du XIXᵉ siècle, le sapin de Noël n’existait tout simplement pas dans les foyers canadiens-français. Pas encore.
Pour retrouver l’origine de cette coutume devenue universelle, il faut quitter Québec, Montréal et les grands couvents religieuses, et se rendre dans une petite ville que l’on n’associe pas spontanément aux innovations culturelles : Sorel. C’est là que, le 24 décembre 1781, la maison d’un général allemand au service du roi d’Angleterre devint le théâtre d’un moment qui allait s’inscrire dans l’histoire du pays.
Un hiver, une garnison… et un souvenir d’Allemagne
En 1781, la région de Sorel accueille quelque 1 500 soldats allemands — les troupes dites “hessoises” ou “brunswickoises” — envoyés en Amérique pour soutenir les Britanniques pendant la guerre d’Indépendance américaine. Parmi eux se trouve le baron Friedrich Adolf von Riedesel, général, accompagné de son épouse, la baronne Frédérika Charlotte von Riedesel, femme instruite, d’un grand sens artistique et déjà mère de trois enfants.
Les soldats sont logés dans la région, les officiers dans des maisons bourgeoises, et le couple Riedesel occupe une demeure qui existe encore aujourd’hui. L’hiver est long, rude, et la communauté vit au rythme des obligations militaires… mais aussi de la nostalgie du vieux continent.
En Allemagne, depuis le XVIᵉ siècle, le sapin décoré est un symbole familial du temps des fêtes. En Nouvelle-France — devenue Province of Quebec sous régime britannique — la tradition est totalement inconnue.
La baronne Riedesel décide alors d’offrir à ses invités un Noël qui rappellera “la maison”. C’est elle qui prépare et décore un grand sapin, avec des chandelles, des fruits, des confiseries et de petites surprises pour les enfants.
Nous sommes le 24 décembre 1781. Et c’est la première fois qu’un arbre de Noël est attesté au Canada.
Un événement intime devenu fait d’histoire
Sans Frédérika von Riedesel, nous n’aurions peut-être aucune trace de cet épisode. Comme beaucoup de femmes d’officiers de l’époque, elle tient un journal détaillé. Dans celui-ci, elle raconte ce sapin de Noël dressé à Sorel, les enfants émerveillés, les invités amusés, et l’effort qu’elle déploie pour recréer une ambiance festive malgré l’éloignement.
Elle ne sait évidemment pas qu’elle vient de faire entrer dans la culture nord-américaine une tradition appelée à devenir absolument incontournable.
Son geste, banal pour elle, fut révolutionnaire pour le pays.
À tel point que le gouvernement du Québec a posé une plaque commémorative devant la maison Riedesel, indiquant que le premier arbre de Noël enregistré au Canada fut illuminé ici, à Sorel, en 1781.
Du salon de Sorel à toutes les maisons du Québec
Il faudra du temps avant que la coutume ne se diffuse dans la population québécoise.
Le sapin demeure longtemps une tradition germanique, puis anglo-protestante. Ce n’est qu’au milieu du XIXᵉ siècle que les familles canadiennes-françaises adoptent de plus en plus : le sapin, les décorations, les cadeaux sous l’arbre, les lumières et les petites friandises.
Et encore : il ne se généralise vraiment qu’au tournant de 1900.
Mais tout commence par cette soirée de 1781, dans une maison où l’on célèbre Noël loin de l’Europe, loin des campagnes allemandes, dans un pays où le fleuve est gelé, où les langues se mélangent, et où les mondes se rencontrent.
Ce soir-là, le Québec ne sait pas encore qu’il vient d’adopter un futur symbole universel.



