Startups canadiennes et espionnage économique : le cri d’alarme du SCRS

Jim Hinton, avocat spécialisé en propriété intellectuelle et fondateur de Own Innovation, ainsi qu’Alexis Conrad, conseiller principal en PI chez Communitech, signent dans The Globe and Mail une réflexion percutante sur l’avertissement lancé par le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). L’agence de renseignement a récemment mis en garde les jeunes pousses canadiennes contre les compétitions internationales de type « pitch », notamment organisées par la Chine, qui exposent nos entreprises à la perte de leurs brevets, à la captation de données sensibles et à la fuite de talents.

Pour les deux experts, cette alerte illustre une réalité que le Canada refuse de regarder en face : notre incapacité chronique à protéger et à valoriser la propriété intellectuelle issue de nos universités, de nos centres de recherche et de nos startups. Le constat est brutal : nous finançons la recherche et la formation, mais la valeur économique s’évapore à l’étranger, pour revenir ensuite sous forme de produits ou services que nous rachetons au prix fort.

Les auteurs comparent la situation à un scénario absurde : imaginer que les routes, hôpitaux et réseaux électriques du pays, financés par les contribuables, soient vendus à des intérêts étrangers. Inacceptable pour des infrastructures physiques… mais c’est pourtant ainsi que le Canada gère ses infrastructures numériques et intellectuelles.

Jim Hinton et Alexis Conrad soulignent que le premier ministre Mark Carney a récemment parlé de « Buy Canadian ». Un signal positif, mais encore flou. Car si le gouvernement met l’accent sur l’acier, le pétrole ou le bois, l’économie mondiale repose désormais surtout sur l’IP et les données. L’exemple de l’iPhone est parlant : plus de la moitié de sa valeur tient à la propriété intellectuelle.

La question n’est pas seulement économique, préviennent-ils, mais aussi sécuritaire. Un acteur malveillant pourrait par exemple bloquer à distance des véhicules électriques. Et 90 % des données collectées par les voitures de BYD, géant chinois, repartent vers la Chine.

Pendant ce temps, le Canada continue de subventionner à coups de milliards les filiales étrangères de grands groupes automobiles, laissant ses propres innovateurs se débattre pour financer un simple brevet. Les États-Unis et la Chine, eux, ont fait de la PI un pilier stratégique. Pékin est passé d’une poignée de brevets cleantech en 2000 à plus de 5 000 aujourd’hui.

Le domaine de l’intelligence artificielle illustre particulièrement cette hémorragie. Selon les chiffres rappelés par Hinton et Conrad, 75 % des brevets liés aux chercheurs canadiens du Vector Institute de Toronto et du Mila de Montréal finissent dans les mains de géants américains, contre seulement 7 % qui restent au Canada.

Les auteurs plaident pour un sursaut. Ils évoquent l’exemple de la Corée du Sud, qui a élevé son office de la propriété intellectuelle au rang de ministère. Au Canada, des initiatives comme ElevateIP ou les cliniques universitaires de PI existent, mais leurs moyens restent dérisoires comparés à ceux de nos concurrents. Pourtant, leurs résultats sont tangibles : ElevateIP a appuyé plus de 1 300 startups en un an et soutenu plus de 700 demandes de brevets.

La prochaine étape dépend donc du budget fédéral. Ottawa devra choisir entre maintenir un statu quo coûteux ou poser les bases d’une véritable stratégie nationale en PI. Comme le rappellent Jim Hinton et Alexis Conrad, aucun budget ne comblera à lui seul le déficit accumulé. Mais le prochain pourrait démontrer une volonté réelle de rompre avec des décennies de laisser-faire.

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