Pendant une bonne partie de 2026, la faiblesse de l’économie canadienne pouvait être partiellement expliquée par un phénomène exceptionnel : la population du pays semblait avoir commencé à diminuer. Avec moins de travailleurs et de consommateurs, une croissance économique anémique apparaissait un peu moins inquiétante.
Or, ce recul démographique n’a finalement jamais eu lieu.
Statistique Canada vient de procéder à une importante révision de ses estimations démographiques, ajoutant environ 300 000 personnes à la population canadienne par rapport aux estimations précédentes. La principale explication : le nombre de résidents temporaires présents au pays avait été sous-estimé.
Cette correction ne change évidemment pas le nombre de dollars produits par l’économie canadienne. Elle change cependant considérablement le nombre de personnes entre lesquelles cette richesse doit être répartie — et fait donc apparaître une économie par habitant sensiblement plus faible qu’on ne le croyait.
300 000 personnes réapparaissent dans les statistiques
L’agence fédérale a révisé ses estimations démographiques, qui utilisent notamment le Recensement de 2021 comme point de départ et sont ensuite mises à jour à partir des naissances, décès et mouvements migratoires.
La révision publiée le 23 septembre remonte jusqu’au 1er juillet 2021.
Selon les nouvelles données, la population canadienne atteignait 41 798 407 personnes au 1er juillet 2026, soit 189 425 personnes de plus qu’un an auparavant. La croissance annuelle n’est que de 0,5 %, son rythme en pourcentage le plus faible depuis 1915-1916, mais il s’agit tout de même d’une croissance, alors que les estimations précédentes indiquaient une diminution.
Le changement provient principalement des résidents non permanents. Une analyse de RBC Economics estime que ceux-ci représentent 240 000 personnes supplémentaires par rapport à l’ancienne estimation du deuxième trimestre, soit environ 80 % de la révision totale de 301 000 personnes.
Statistique Canada explique précisément ce qui s’est produit. L’explosion du nombre de permis temporaires et des demandes de prolongation a compliqué le suivi des personnes qui étaient réellement toujours présentes au pays.
Lorsqu’un permis arrive à échéance, son détenteur ne quitte pas nécessairement le Canada. Certains demandent une prolongation et demeurent légalement au pays sous ce qu’Ottawa appelle un « statut conservé » pendant le traitement de leur dossier. Or, en raison de l’augmentation des délais de traitement, une partie de ces personnes n’apparaissait pas encore dans les données administratives utilisées pour produire les premières estimations.
Statistique Canada a donc modifié sa méthodologie afin de mieux anticiper ces prolongations. L’agence utilise également de nouvelles données d’entrées et de sorties de l’Agence des services frontaliers du Canada pour mieux déterminer combien de détenteurs de permis quittent véritablement le pays avant leur expiration.
Le phénomène n’était d’ailleurs pas complètement inattendu. Dès juin, Statistique Canada avertissait que des révisions inhabituellement importantes étaient probables, précisément en raison de la multiplication des prolongations de permis et de l’allongement des délais de traitement.
Au 1er juillet, le Canada comptait maintenant selon l’agence 2 779 774 résidents non permanents, soit 6,7 % de toute la population canadienne.
Philip Cross, ancien analyste économique en chef de Statistique Canada, a néanmoins qualifié auprès du Hub une correction de cette ampleur de phénomène « très inhabituel » pour l’agence. Il estime que l’augmentation rapide de l’immigration temporaire a exposé une faiblesse structurelle dans la manière de suivre cette population particulièrement mobile.
Le PIB ne change pas, mais le PIB par habitant, oui
C’est sur le portrait économique que la révision devient particulièrement importante.
Ajouter 300 000 personnes à la population ne modifie pas rétroactivement la quantité de biens et de services produits au Canada. Le PIB demeure le même. Mais lorsqu’on calcule le PIB par habitant, le dénominateur devient soudainement beaucoup plus grand.
RBC estime ainsi qu’avec les anciennes données démographiques, le PIB réel par habitant semblait avoir augmenté d’environ 1,7 % sur un an au deuxième trimestre de 2026.
Après la révision démographique, cette croissance ne serait plus que d’environ 0,7 %.
Autrement dit, une partie de l’amélioration apparente du niveau de production par Canadien provenait simplement d’un décompte trop faible de la population.
Cette distinction est particulièrement importante puisque le gouvernement fédéral a régulièrement mis de l’avant la croissance totale du PIB pour défendre le bilan économique canadien. Or, l’OCDE vient d’abaisser à 0,9 % sa prévision de croissance réelle du Canada pour 2026, avant un rebond anticipé à 1,3 % en 2027.
Si la population augmente elle aussi, même lentement, une croissance économique inférieure à 1 % laisse donc très peu de progression à répartir par habitant.
La révision démographique ne crée pas le problème de productivité canadien; elle le rend simplement plus visible. Comme le souligne Cross dans The Hub, les problèmes fondamentaux demeurent la faiblesse chronique de l’investissement et de la productivité.
Le portrait de l’emploi devra lui aussi être ajusté
Les conséquences sur le marché du travail sont plus complexes.
Les nouveaux résidents temporaires ajoutés aux estimations démographiques ne représentent pas simplement des personnes sans emploi : une grande partie d’entre eux sont justement au Canada avec un permis de travail.
RBC estime donc que la révision devrait augmenter simultanément l’estimation de la population active et celle de l’emploi, ce qui signifie que son effet sur le taux de chômage devrait être relativement limité.
Les données ne seront toutefois pas corrigées instantanément dans toutes les statistiques économiques. Les estimations démographiques utilisées dans l’Enquête sur la population active sont intégrées progressivement, ce qui signifie que le nouveau portrait du marché du travail prendra plusieurs mois à se refléter entièrement dans les séries publiées.
Mais une chose change déjà dans l’interprétation générale : si la population était plus nombreuse qu’on le croyait, le nombre d’emplois qu’il fallait créer simplement pour suivre la croissance démographique était lui aussi plus élevé.
300 000 personnes qui doivent aussi se loger
La correction risque également d’avoir des conséquences sur l’analyse de la crise du logement.
Une diminution de la population aurait offert au marché immobilier canadien un répit inhabituel : moins de nouveaux ménages auraient permis à la construction de rattraper progressivement une demande qui avait explosé durant les années de forte croissance démographique.
Or, ce scénario reposait lui aussi sur des données désormais révisées.
Ces quelque 300 000 personnes supplémentaires étaient déjà physiquement au Canada. Elles occupaient donc déjà des logements même si elles n’apparaissaient pas correctement dans les estimations démographiques.
Cette correction survient précisément au moment où la Société canadienne d’hypothèques et de logement prévient que la construction ralentit. Dans son Rapport sur l’offre de logements de l’automne 2026, la SCHL estime qu’il faudrait construire entre 417 000 et 469 000 logements par année pour ramener l’abordabilité aux niveaux de 2019 d’ici 2036. Au rythme actuellement anticipé, le déficit annuel se situerait encore entre 187 000 et 238 000 logements.
La situation est particulièrement intéressante pour le Québec : selon la SCHL, l’écart entre la construction prévue et celle qui serait nécessaire pour retrouver l’abordabilité d’avant la pandémie s’est élargi à Montréal. L’organisme évalue maintenant les besoins de la région métropolitaine à environ 64 000 à 78 000 nouveaux logements annuellement, contre environ 22 000 selon le scénario de statu quo.
Les projections de la SCHL reposaient par ailleurs sur l’idée d’un fort ralentissement de la croissance démographique. La nouvelle estimation de Statistique Canada ne signifie pas nécessairement que ce ralentissement n’aura pas lieu : le nombre de résidents temporaires a bel et bien commencé à diminuer et Ottawa souhaite encore réduire leur poids dans la population.
Mais il semble désormais que le point de départ soit environ 300 000 personnes plus élevé qu’on le pensait.
Une erreur statistique qui change la lecture de 2026
L’épisode illustre finalement à quel point la transformation extrêmement rapide de la politique migratoire canadienne a compliqué jusqu’aux instruments statistiques utilisés pour mesurer le pays.
Statistique Canada reconnaît lui-même que ses estimations démographiques servent de fondement à de très nombreux indicateurs, notamment le PIB, la productivité, le chômage, les statistiques de santé et de criminalité, ainsi qu’à la répartition de milliards de dollars entre Ottawa et les provinces. L’agence travaille depuis plusieurs années à adapter ses méthodes au poids croissant de l’immigration temporaire.
La nouvelle méthodologie devrait réduire l’ampleur de telles corrections à l’avenir.
Pour 2026, cependant, la révision laisse une conclusion assez frappante : le Canada n’était pas une économie presque stagnante dont la population diminuait. Il était une économie presque stagnante dont la population continuait d’augmenter.
Et lorsqu’on ramène cette croissance économique au nombre réel de personnes présentes au pays, le portrait devient sensiblement moins reluisant qu’il ne paraissait encore il y a quelques semaines.



