Stellantis et Leapmotor : le Canada vers une industrie automobile sous-traitée à la Chine

Depuis des mois, le signal est constant — et inquiétant pour l’industrie occidentale. Ford a tiré la sonnette d’alarme, Toyota a emboîté le pas, et le partenariat entre Volkswagen et Xpeng est venu confirmer une tendance lourde : la montée en puissance des véhicules électriques chinois ne se fait plus à l’extérieur de l’Occident — elle s’y installe désormais. L’épisode qui se joue aujourd’hui à Brampton, en Ontario, pourrait bien marquer un point de bascule.

Une usine canadienne pour assembler… des voitures chinoises

Selon la Presse canadienne, le constructeur Stellantis étudie la possibilité d’utiliser son usine de Brampton pour assembler des véhicules électriques du fabricant chinois Leapmotor. Une option qui soulève immédiatement de vives critiques.

Le syndicat Unifor, par la voix de sa présidente Lana Payne, dénonce un modèle qui ne relèverait plus réellement de la fabrication automobile : les véhicules seraient largement produits en Chine, puis assemblés sommairement au Canada à partir de « kits ».

Autrement dit, une industrialisation vidée de sa substance.

« Cela n’utilise pas la chaîne d’approvisionnement canadienne », affirme-t-elle, ajoutant que ce type d’opération générerait très peu d’emplois qualifiés et marginaliserait tout l’écosystème des pièces automobiles.

Le modèle du « knock-down » : une illusion industrielle?

Les détails rapportés notamment par le The Globe and Mail confirment cette inquiétude. Le principe du « complete knock-down » consiste à expédier un véhicule presque entièrement assemblé depuis l’étranger, puis à effectuer les dernières étapes dans le pays d’accueil.

Le professeur Peter Frise explique que ce modèle permet aux constructeurs chinois d’écouler leur surcapacité industrielle tout en contournant certaines barrières commerciales — mais au prix d’une contribution économique minimale pour le pays hôte.

Dans le cas de Brampton, cela signifierait moins d’emplois, moins de valeur ajoutée locale, et une dépendance accrue à la production étrangère.

Ottawa freine — mais a ouvert la porte

La ministre de l’Industrie Mélanie Joly a rapidement réagi, rejetant explicitement l’idée de « voitures en kit ». Comme le rapporte Global News, elle insiste : toute relance de l’usine doit soutenir la chaîne d’approvisionnement canadienne.

Mais ce refus intervient dans un contexte paradoxal.

Quelques mois plus tôt, le gouvernement fédéral avait conclu un accord abaissant les tarifs sur jusqu’à 49 000 véhicules électriques chinois par an à 6,1 %, contre 100 % auparavant. Le premier ministre Mark Carney y voyait alors un levier pour attirer des investissements et créer des emplois.

Aujourd’hui, cette ouverture produit exactement le scénario redouté par ses critiques.

L’effet domino des politiques américaines

L’origine du problème remonte en partie aux États-Unis. Comme le rapportent Brian Platt et Derek Decloet pour Bloomberg, les tarifs imposés par Washington ont profondément reconfiguré les chaînes de production nord-américaines.

Stellantis a ainsi abandonné la production du Jeep Compass à Brampton pour la relocaliser en Illinois, laissant environ 3 000 travailleurs en suspens.

Dans ce contexte, le recours à un partenariat chinois apparaît comme une solution de rechange — non pas pour renforcer l’industrie locale, mais pour maintenir artificiellement en vie une installation devenue économiquement fragile.

Une industrie occidentale en perte de vitesse

Les motivations de Stellantis sont également financières. Toujours selon Bloomberg, le groupe fait face à des pertes majeures liées à ses investissements dans les véhicules électriques, avec plus de 22 milliards d’euros de charges et une chute de plus de 70 % de son action en deux ans.

Dans ce contexte, l’alliance avec Leapmotor — déjà scellée par une participation de 21 % en 2023 — représente une tentative de rattrapage technologique et économique.

Mais ce rattrapage se fait désormais au prix d’une externalisation massive.

Le risque d’un précédent

Pour les acteurs de la filière, l’enjeu dépasse largement Brampton. Flavio Volpe, représentant des fabricants de pièces automobiles, avertit — toujours dans Bloomberg — qu’un tel modèle pourrait devenir une « faille » permettant d’importer massivement des véhicules sous couvert de production locale.

Un cheval de Troie industriel.

Si ce modèle devait s’imposer, il redéfinirait en profondeur la notion même de fabrication nationale.

Une transformation déjà en cours

Ce dossier ne surgit pas dans le vide. Il s’inscrit dans une séquence rapide où l’industrie automobile occidentale semble perdre pied face à la Chine : les inquiétudes exprimées par Ford sur la compétitivité des véhicules chinois, les mises en garde récentes de Toyota et le partenariat stratégique entre Volkswagen et Xpeng.

Autant de signaux qui convergent vers une même réalité : la Chine ne se contente plus d’exporter des voitures — elle exporte désormais son modèle industriel.

La souveraineté industrielle en question

Le cas de Brampton pose une question fondamentale : peut-on encore parler d’industrie automobile nationale lorsque la production, la technologie et la chaîne d’approvisionnement sont externalisées?

Le Canada semble aujourd’hui pris entre deux impératifs contradictoires : relancer ses usines… ou préserver ce qu’il reste de son autonomie industrielle.

Dans cette tension, une chose apparaît de plus en plus clairement : l’ère où l’Occident dominait l’automobile mondiale est en train de se refermer — et la transition pourrait bien se faire, ironiquement, dans ses propres usines.

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