«Superpuissance énergétique» : entre le discours de Davos et le mur réglementaire canadien

Depuis son arrivée au pouvoir, le premier ministre Mark Carney répète vouloir faire du Canada une « superpuissance énergétique ». Le ton a changé, la rhétorique aussi. Après une décennie marquée par les hésitations, les blocages et les symboles climatiques, Ottawa parle désormais d’investissements massifs, de corridors énergétiques et de souveraineté stratégique. Mais à mesure que les discours se multiplient, une question centrale s’impose : l’État canadien agit-il réellement en cohérence avec ses ambitions?

Un virage de ton… mais pas encore de cap

Dans une chronique publiée le 6 février 2026 dans The Hill, Heather Exner-Pirot, directrice de l’énergie, des ressources naturelles et de l’environnement au Macdonald-Laurier Institute, reconnaît d’emblée la rupture symbolique opérée par Mark Carney par rapport à l’ère Trudeau. Elle rappelle que le premier ministre a multiplié les déclarations favorables au pétrole, au gaz et au GNL, tant au Canada qu’à l’étranger, évoquant de nouveaux débouchés commerciaux en Asie et une volonté de positionner le pays comme fournisseur stratégique de ses alliés.

Exner-Pirot cite notamment le discours prononcé par Carney à Davos, où il affirmait que « le Canada a ce que le monde veut » et qu’Ottawa « accélère des investissements totalisant mille milliards de dollars » dans l’énergie, l’intelligence artificielle, les minéraux critiques et les infrastructures commerciales. Selon elle, la crédibilité internationale du premier ministre repose désormais sur sa capacité à concrétiser ces engagements.

Mais c’est précisément là que le bât blesse.

Un empilement réglementaire toujours intact

Heather Exner-Pirot soutient que, malgré le changement de discours, l’architecture réglementaire héritée de la décennie Trudeau demeure largement en place, voire continue de se durcir. Elle évoque explicitement les politiques mises en œuvre par les anciens ministres de l’Environnement Catherine McKenna, Jonathan Wilkinson et Steven Guilbeault, qu’elle qualifie d’« empilement de crêpes réglementaires » étouffant l’investissement.

L’accord de principe signé en novembre entre Ottawa et l’Alberta — souvent présenté comme une réponse aux « neuf mauvaises lois » dénoncées par la première ministre Danielle Smith — reste, selon elle, insuffisant. Les engagements contenus dans le protocole d’entente ne se sont pas encore traduits par des changements concrets et juridiquement contraignants, ce qui maintient une incertitude structurelle pour les investisseurs.

Le carbone : de marché à taxe déguisée?

Un point central de la critique porte sur l’évolution du régime de tarification du carbone industriel. Exner-Pirot rapporte qu’en décembre, Environnement et Changement climatique Canada a publié un document de consultation visant à « renforcer » le prix du carbone fédéral, officiellement fixé à 130 $ la tonne.

Or, dans la pratique, les systèmes existants — qu’il s’agisse du programme TIER de l’Alberta ou du système québécois de plafonnement et d’échange — fonctionnent aujourd’hui à des prix réels oscillant entre 20 et 55 $ la tonne. Le nouveau cadre envisagé chercherait à rapprocher artificiellement ces marchés du prix fédéral plancher, ce qui, selon Exner-Pirot, transformerait un mécanisme de marché en taxe carbone quasi directe, en contradiction avec les engagements pris envers les provinces.

Elle rapporte que l’industrie craint qu’un tel niveau de tarification rende impossibles de nouveaux projets pétroliers, gaziers, miniers ou de production électrique pilotable, entraînant non pas une transition, mais une fuite massive des capitaux.

Méthane, modélisation et déconnexion du réel

Autre front majeur : la réglementation sur le méthane finalisée en décembre. Ottawa vise une réduction de 72 % des émissions par rapport à 2012 d’ici 2030, alors que l’entente avec l’Alberta évoquait une cible comparable, mais étalée jusqu’en 2035.

Exner-Pirot souligne un écart abyssal entre les coûts de conformité estimés par Ottawa — environ 48 $ la tonne — et ceux observés sur le terrain. La Canadian Gas Association, qu’elle cite, avance plutôt des coûts moyens de 3 000 $ la tonne, fondés sur des essais réels. Elle dénonce une approche modélisée reposant sur des technologies encore inexistantes, en contradiction avec les propres lignes directrices fédérales en matière d’analyse de coûts.

Le point aveugle de l’électricité et des bâtiments

La chronique de The Hill rappelle également que d’autres politiques, conçues sous Trudeau mais entrant progressivement en vigueur, aggravent la situation. Les nouveaux Codes nationaux du bâtiment de 2025, par exemple, imposent des normes d’émissions de plus en plus strictes qui marginalisent de facto le chauffage au gaz naturel, au profit de l’électricité.

Ce virage survient alors même que les règlements sur l’électricité propre limitent la construction de nouvelles capacités pilotables, que les marges de réserve des réseaux provinciaux se réduisent et que les tarifs augmentent. Pour Exner-Pirot, cette incohérence structurelle mine toute prétention à une stratégie énergétique crédible.

Penser plus grand : l’autre angle mort canadien

Dans The Spectator, Ron Harper, président et chef de la direction de JFE Shoji Power Canada Inc., adopte un angle différent mais complémentaire. Dans une chronique publiée le 5 février 2026, il affirme que le Canada ne deviendra pas une superpuissance énergétique en se contentant d’extraire et d’exporter des ressources brutes.

Harper rappelle que lorsque le raffinage, la transformation et la fabrication ont lieu ailleurs, ce sont d’autres pays qui captent l’essentiel de la valeur ajoutée. Il établit un parallèle avec le déclin de l’industrie du papier journal, dont la production canadienne a chuté de plus de 75 % entre 2000 et 2020, et avec la fermeture de plus de 20 raffineries au pays en quarante ans.

Selon lui, le Canada répète aujourd’hui les mêmes erreurs, en exportant plus de 80 % de son pétrole brut — principalement vers les États-Unis — pour ensuite importer des produits raffinés.

Énergie comme actif stratégique, non comme marchandise

Ron Harper insiste sur la nécessité de traiter l’énergie comme un actif stratégique structurant, capable d’alimenter la fabrication domestique, l’innovation et la sécurité économique. Il rappelle que la demande en électricité pourrait doubler d’ici 25 ans, sous l’effet de l’électrification et de la croissance fulgurante des centres de données liés à l’IA, alors même que 70 % du réseau nord-américain a dépassé sa durée de vie prévue.

Il plaide pour une stratégie énergétique nationale cohérente, intégrant pétrole, gaz, nucléaire, électricité et renouvelables, appuyée par une mobilisation concertée des provinces, du secteur privé, des communautés autochtones et du monde du travail.

Entre ambition et cohérence

Le Canada se trouve à un moment charnière, mais risque de rater sa fenêtre stratégique. D’un côté, Ottawa affiche une ambition internationale inédite depuis des décennies; de l’autre, il maintient un cadre réglementaire perçu comme punitif, instable et déconnecté des réalités industrielles.

Comme le souligne Heather Exner-Pirot dans The Hill, devenir une superpuissance énergétique exigera non pas une simple transition rhétorique, mais une rupture franche avec l’héritage réglementaire antérieur, au profit d’un système prévisible, pragmatique et réellement collaboratif.

Et comme le rappelle Ron Harper dans The Spectator, sans une vision industrielle élargie et une montée en gamme de la chaîne de valeur, même les plus vastes ressources naturelles ne suffiront pas à assurer la prospérité à long terme.

Le discours est désormais en place. Reste à savoir si l’action suivra — et surtout, à quelle vitesse.

Facebook
Twitter
LinkedIn
Reddit
Email

Les nouvelles à ne pas manquer cette semaine