Jean Mackenzie, correspondante de la BBC à Séoul, a publié un reportage saisissant sur l’exploitation de milliers de Nord-Coréens envoyés en Russie dans des conditions qualifiées de quasi-esclavage. Avec l’appui de chercheurs, de responsables sud-coréens et de travailleurs évadés, elle décrit un système où Pyongyang tire profit de la détresse de ses citoyens en les plaçant sur des chantiers russes dans un contexte de guerre et de pénurie de main-d’œuvre.
Selon ce qu’explique Jean Mackenzie, des travailleurs nord-coréens, dont les témoignages ont été recueillis sous anonymat, sont contraints à des journées éreintantes de 18 heures, avec à peine deux jours de repos par an. Jin, l’un des évadés, raconte que dès son arrivée dans l’Extrême-Orient russe, il a été escorté par un agent de sécurité nord-coréen qui lui a interdit tout contact avec l’extérieur avant de l’envoyer directement sur un chantier. Tae, un autre ouvrier, se souvient de mains paralysées au réveil, incapables de s’ouvrir après la fatigue accumulée, tandis que Chan décrit des collègues battus pour s’être assoupis debout, épuisés par le travail.
Le professeur Kang Dong-wan, de l’Université Dong-A en Corée du Sud, précise que les ouvriers sont forcés de travailler dans des conditions dangereuses, souvent de nuit et sans équipements adéquats. Ils dorment dans des conteneurs insalubres ou des immeubles inachevés, sous la surveillance constante d’agents du régime nord-coréen. Les blessures graves, comme les chutes de plusieurs mètres, ne donnent même pas droit à des soins médicaux.
L’article rapporte qu’en dépit des sanctions de l’ONU de 2019 interdisant l’usage de cette main-d’œuvre, la Russie a accueilli en 2024 plus de 13 000 Nord-Coréens, souvent sous couvert de visas étudiants. Des responsables sud-coréens cités par la BBC estiment qu’au total plus de 50 000 travailleurs seront déployés, notamment dans les régions reconstruites après des combats en Ukraine occupée. Sergueï Choïgou, haut responsable russe, a lui-même admis que 5 000 Nord-Coréens allaient participer à la reconstruction du territoire de Koursk.
Andrei Lankov, professeur à l’Université Kookmin et spécialiste reconnu des relations russo-nord-coréennes, explique que ces travailleurs sont considérés comme « la solution idéale » pour Moscou : dociles, peu coûteux et incapables de protester. Mais la réalité est plus sombre : l’essentiel de leur salaire est confisqué par le régime de Kim Jong Un sous forme de « frais de loyauté ». Les ouvriers n’ont droit qu’à une maigre allocation différée, qu’ils ne touchent qu’à leur retour au pays, si tant est qu’ils en voient la couleur.
Certains, désillusionnés, découvrent que d’autres ouvriers venus d’Asie centrale gagnent cinq fois plus pour un effort bien moindre. Tae confie à la BBC qu’il se sentait comme dans « une prison sans barreaux ». Jin se rappelle avoir été traité de « machine parlante » par ses supérieurs, avant de risquer sa vie pour s’évader. Ces rares fuites sont souvent rendues possibles par l’usage clandestin de téléphones portables de seconde main.
Pour limiter les évasions, le régime a intensifié la propagande idéologique et restreint encore les rares sorties des travailleurs. Kim Seung-chul, un militant basé à Séoul qui aide à exfiltrer certains de ces ouvriers, affirme que depuis 2023, même les déplacements collectifs sont surveillés de plus près, ce qui réduit les possibilités de fuite. Le nombre d’ouvriers parvenant à rejoindre Séoul a d’ailleurs chuté de moitié depuis 2022.
Jean Mackenzie souligne enfin, avec l’appui de l’expert Andrei Lankov, que ces déploiements massifs de main-d’œuvre constitueront sans doute l’un des legs durables de l’alliance entre Kim Jong Un et Vladimir Poutine, bien au-delà de la guerre en Ukraine.



